… A cent vingt kilomètres au nord d’Atar, Char, et sa casbah démantelée. Un cloître, après un champ de bataille. J’ai vécu là de longues et solitaires heures. Comme nous nous accrochons à ces rares témoins de pierres : Oujeft, Atar, Chingueti, Ouadan, Tinigui, Ksar Teurchane, Char ! Je les ai tous nommés. Mais Char, c’est vers le Nord le dernier retranchement, au delà duquel il n’est plus que du sable rose et du caillou noir !

J’ai vu la case de Char pour la première fois, dans les feux du soleil levant. Au flanc des rochers que patinait l’aurore, elle se tenait accrochée, fortement liée au sol, tassée dans sa royale solitude. Ses murs bas, quadrangulaires, sa forte masse parallélipipédique, flanquée de bastions militaires, ses pierres qui avaient la teinte même des rocs environnants, ses murs unis percés de meurtrières, c’était assez pour prolonger les imaginations guerrières qui m’avaient assiégé l’avant-vieille, à Teurchane. Mais une fois que j’eus pénétré dans l’enceinte, je dus m’orienter d’un autre côté. J’étais entré par un large et bas portique, formant vestibule. Les murs, à droite et à gauche, étaient par endroits effondrés. Tout était baigné de silence. Je me trouvais dans une grande cour, au sol inégal, sur laquelle s’ouvraient des portes basses. Je franchis une brèche, j’aperçus un dédale de cases longues et étroites, enténébrées, avec des clartés subites que faisaient les jours de la toiture en ruines. Au bout d’un instant, j’étais dans une autre cour, beaucoup plus petite que la première ; je pensais que c’était celle où devaient se tenir les femmes et les esclaves. Je retournai sur mes pas, je m’engageai dans un couloir. Il me conduisit à un large patio, où la lumière se jouait entre de grands piliers massifs. Au centre, une cour carrée, à ciel ouvert. Autour, une large promenade… Je pensais à ces petits cloîtres d’Italie, baignés de paix, de lumière douce, et bien enclos. — C’était d’ailleurs une mosquée, mais si simple, si pauvre, si nue, si paisiblement dormante, qu’il me sembla qu’elle pouvait sans peine accueillir d’autres rêves que ceux de l’Islam, tous les rêves…

C’est encore un plaisir moral que je goûte dans cette sorte d’Escurial saharien. J’y retrouve le double idéal, religieux et militaire, de la race maure, mais c’est la mosquée qui donne une âme à l’édifice, plus que ces pauvres bastions, aujourd’hui effondrés.

Voici que nous avons remis de la vie dans toute cette mort. Nos gens, dans le vestibule, causent et boivent le thé. Le sous-officier qui m’accompagne s’est installé dans la case la moins ruinée, et j’aperçois, près du seuil de la porte, une marmite, posée sur trois pierres, au-dessus d’un feu. Pour moi, j’ai choisi la mosquée, où j’ai également placé les tirailleurs. Couché près d’eux pendant la sieste, j’entends les bruits égaux de leurs souffles, parfois la plainte rauque d’un dormeur. Et tout ce sommeil, auprès de moi, aggrave encore la solitude et le silence.

La nuit, tout le monde déménage, et nous allons coucher sous les étoiles, dans la dune qui commence non loin des murs, vers l’est. Des raisons militaires l’ordonnent ainsi, mais, je l’avoue, ces pierres m’oppressent. Quand, tout un jour, ma rêverie s’est égarée parmi elles, solitaire, ressassée et tournoyante, comme le vol des corneilles au-dessus d’un puits, quelle délivrance que de sentir l’air léger qu’ont filtré les sables du large, de s’étendre sur le dos, dessous Orion, et le Scorpion, et Cassiopée, les belles constellations !… Je dénombre les étoiles, l’une après l’autre, et voilà que je m’embrouille dans les sentiers célestes. Le sommeil vient. Les astres se rapprochent, ils sont là, tout près, tout près… Il me semble qu’en étendant les bras, je pourrais les attraper et souffler dessus, comme sur des bougies.


Un beau matin, Sidia m’a raconté l’histoire de Char.

Il y a une trentaine d’années, l’Adrar était commandé par l’émir Ahmed Oued Sid Ahmed Oued Aïda, le père de l’émir dissident, Sid Ahmed, que nous fîmes prisonnier à Tichitt. Cet Ahmed était en son temps l’homme le plus fort de l’Adrar, et l’on dit de lui qu’il était capable d’assommer un bœuf d’un coup de poing. Ce colosse avait fait de nombreux voyages au Maroc, d’où il rapporta certains principes d’architecture, naturellement inconnus aux Maures. Comme les environs d’Atar, sa résidence ordinaire, n’offraient pas de pâturages pour ses chameaux, il lui prit l’idée de construire cette case de Char, située dans un bon pays et auprès d’un puits dont l’eau claire était inépuisable. Il l’éleva sur le modèle des casbahs fortifiées qu’il avait vues au Maroc, et il prit l’habitude d’y passer l’hiver, car l’été le rappelait à Atar pour la récolte des dattes et les soins de son administration. Près du puits, il fit planter quelques palmiers, et sans doute il avait l’idée de créer là une grande palmeraie. Mais, pendant l’été de 1899, comme il se trouvait dans sa maison d’Atar, un violent orage survint. Le toit s’effondra, et Ahmed, encore dans la force de l’âge, tomba mort, frappé à la tête par une poutre de la toiture. Après sa mort, la case de Char ne fut plus occupée et elle commença, malgré ses solides assises, à subir les injures du temps.


Il faisait beau et je partis. C’était une belle matinée de printemps, de celles où l’on se lève léger, avec des membres détendus, et où l’on chante. Et je marchais, et je chantais, et je sautais de roc en roc, dans l’insouciance heureuse de ma jeunesse. Ces matins d’Afrique, où l’on sent toute sa force, ces purs matins après nos chastes nuits, ce sont comme ces belles mares que laisse entre les rocs la mer descendante, et où frissonnent des algues blondes en des clartés de vasque. Ces matins-là, nous nous baignons dans la bonté du monde qui nous protège. Si loin de toute vulgarité, nous sentons nos cœurs inattingibles. Piétinant le sol comme de jeunes chevaux, nous réapprenons la lumière dans la jeunesse de tout. Ah ! je les connais bien ces matins-là, où l’on est ivre de ses muscles ; il semble qu’on partirait à la conquête.