Je montais une pente douce, bien marchante, d’une belle courbe large. Je venais de perdre de vue la maison de Char, quand, du côté opposé, j’aperçus l’immense déroulement pâle d’une plaine. La montagne sur laquelle j’étais, descendait à pic : grande coupure brusque, taillée à coup de hache, falaise abrupte sur la mer pétrifiée qui s’appelle, d’un nom de rêve, le Tiris. Un promontoire me cachait une partie de l’immense horizon. Je m’avançai et je vis bientôt dans son entier, l’immense arc de cercle qui rejoignait, au nord et au sud, la falaise. Pendant longtemps, je restai sur cette admirable terrasse. Mes yeux se perdaient dans le lointain ; ils cherchaient avidement quelque signe humain, et j’écoutais, penché sur le bord de l’abîme, si quelque bruit ne viendrait pas jusqu’à moi de l’horizon scellé. Mais non ; la plaine sèche, décolorée par la lumière, semblait cristallisée dans un sommeil millénaire. Je voyais émerger des centaines de petits îlots rocheux, et je pensais à la baie d’Along, aux langueurs de l’Asie. Tout le reste était d’une matière impondérable, irréelle, faite de lune et de matière stellaire — de la lunite.

Je pensais avec ivresse que dans quelques jours, lorsque le capitaine B. serait arrivé, je reprendrais par là ma course vagabonde. Et à peine arrivé, je rêvais du départ… Impatience de vivre, de brûler des étapes, d’errer au fil des heures, dans l’immense figuration du monde.


Le lendemain matin, j’allai m’égarer dans une forêt de tarefas, qui fait devant le puits un large éventail de verdure. Ces tarefas sont une sorte de thuyas très odoriférants, dont les fins rameaux découpés semblent chargés de soleil et d’été. Je marchais, écartant les branches devant moi, dans des bourdonnements d’insectes et j’aspirais l’aigre odeur de conifère que répandait l’ombre chaude et bleue. Sous mes pieds, je sentais le sol glissant d’une pineta. Ma pensée se perdit vers de sauvages jardins de Provence, où croissent d’âcres plantes, des fenouils, des térébinthes…

En plein milieu de ce buisson épais, je trouvai à ma grande surprise une case en paille, où dormaient, en des caisses, d’innombrables manuscrits arabes, feuillets épars, rongés de vers, exhalant une rude odeur de poussière et d’encens. C’étaient les dernières traces de la fuite des télamides de Ma el Aïnin vers le nord. Une grande pensée mystérieuse, et qui dormait déjà sous la cendre du temps.


Dans la mosquée de Char, une invincible mélancolie m’assiège. Je la fuis, je vais m’ébattre dans le soleil. Mais elle m’attire, il faut que j’y revienne. Les grands secteurs de lumière tournent, avec les heures du jour, autour des piliers carrés. L’ombre gagne, et bientôt elle enveloppe toutes les pierres de sa fraîcheur. Les tirailleurs sont partis vers le camp. J’attends dans le silence quelque grand vampire qui ne vient pas. Seul, un scarabée gratte la pierre et s’obstine contre une muraille. Un souffle tombe du ciel et se perd…

Alors, on voudrait écrire des choses tristes et dures. On enrage de ne pas avoir de génie. C’est une heure où rien ne peut plus nous contenter.

On est mécontent de soi. Et puis un vague remords se glisse. On pense à sa jeunesse perdue, à tant d’heures lâches, des heures qui ne fondent rien. Ce ne sont pas des idées précises — mais un pincement au cœur qui fait très mal…

Demain, c’est la délivrance. Le capitaine B. doit arriver, et nous allons fuir.