… Sur la route de Mabrouk, vers le nord-ouest. La nuit est claire, baignée de lune. Le capitaine B. et moi, nous nous taisons. Près de nous défilent de grandes masses sombres, et parfois nous croyons marcher dans une avenue royale, bordée de lions… Mais il faut attendre l’aube.

Quand nous repartons dans la douce clarté matinale, nous sommes parmi les dômes arides, en plein milieu de l’archipel où mon rêve, sur la falaise de Char, allait se perdre. Des pitons, des dômes, rien que des formes simples, mais tout cela sans raccords, sans jointures. Ah ! ce pays-ci ne connaît guère l’art de ménager les transitions ! Le sol est d’ocre brûlée, sablé de cailloux, et parfois il y a de grandes bandes de sable, où croît le hâd métallique, poussiéreux, qui a la couleur du chardon. Aux excroissances de rocs, nul revêtement. On chercherait en vain des mousses, des lichens, ou quelque autre adoucissement.

Vers dix heures, nous nous arrêtons pour attendre le soir, et je monte sur le piton au pied duquel nos domestiques ont dressé les tentes.

— Dis-moi, mon ami, comment se nomment ces montagnes ?

Mais, où cela peut-il me mener ? Pendant que, docile, il égrène les noms barbares et doux, ma pensée roule, comme une bille folle, sur le tapis râpé de la plaine.

Un peintre tout occupé d’images, de couleurs, enfin de pittoresque, trouverait peut-être son compte ici. Ainsi Fromentin au Sahel. Mais nous, qui sommes altérés d’histoire et de pensée humaine, comme nous sommes abandonnés ici ! Rien ne nous soutient. Rien ne vient aider nos démarches. Abandonnés à nous-mêmes, nous crions : « Où sont les légendes, ô Terre ? Où sont les héros, et quelles sont les couronnes ? Montre-nous quelque sentier qui nous mène quelque part, nous assure d’un but. » Mais les plaines des Maures n’ont pas de sentiers, et nulle fleur d’histoire n’y a poussé.

Alors, tout nous rejette dans le spirituel, et c’est le ciel qui nous donne le soutien que nous ne pouvons trouver sur la terre.


Le lendemain, 5 avril, nous jetons l’ancre à Mabrouk. Il me fallait attendre des nouvelles de S. et l’endroit était favorable. Nous étions à une heure du puits, là où le sable finit, et avec lui, la pauvre végétation de ce pays. Autour de nous, les montagnes s’étaient resserrées. Vers l’est et vers l’ouest, elles fermaient complètement notre horizon qu’elles dominaient de leurs hautes masses noires, puissantes, rugueuses. Vers le nord, un espace libre, mais plus gris ; nous voyions encore d’autres pitons semblables à d’innombrables termitières géantes.