J’arrivai le 29, après quelques recherches, au puits de Bir Gueudouze. Il est très difficile à trouver. Les Français qui y sont passés avant moi, c’est-à-dire Dufour en 1910 et Schmitt en 1911, s’y sont perdus. Il est certain qu’il faut un guide habile pour trouver dans une telle uniformité de landes, une bouche de puits d’un mètre de diamètre !

Au puits, je vis les traces de S., qui dataient de l’avant-veille. Je ne pouvais pas songer à le rattraper, et comme mes hommes n’avaient plus de vivres, je résolus de pousser jusqu’à Port-Étienne — une bonne étape de cent vingt kilomètres.

Je franchis cette distance en un jour et demi. A mesure que j’approchais de la mer, je sentais croître mon excitation. Je chantais, je riais, je plaisantais avec mes partisans. Je traversais un pays qui ressemblait à ces terrains de démolition, que l’on voit aux faubourgs des villes, terrains vagues, chargés de gravats blancs, hachés de fossés et d’excavations. Les Maures l’appellent le Korban. Dans les rags de sable qui bordent les soulèvements calcaires de cette région, j’apercevais parfois des fuites de gazelles au galop élastique, et qui détournaient la tête vers nous, comme dans les tableaux des primitifs.

Je trouvai quelques arbres pour la halte méridienne. Mais je m’arrêtai sans plaisir et repartis, dès que nous eûmes mangé notre riz. Je marchai alors dans de grands couloirs de dunes mouvantes, sans végétation, qui me conduisirent au bord d’une immense Sebkhra. Elle étalait vers le sud, jusqu’au bout de l’horizon, son tapis noir et uni. Mais vers l’ouest, elle était bordée de hauteurs mamelonnées qui prenaient dans la nuit claire et froide, d’étranges formes. Je reconnus alors que mon guide s’était trompé et avait trop appuyé vers le nord. Je lui donnai l’ordre de longer les escarpements de la Sebkhra, mais à huit heures, la marche était devenue si incertaine et difficile que nous dûmes nous arrêter.

Le lendemain, peu de temps après le départ, j’apercevais à l’horizon de la Sebkhra une ligne sombre. C’était la mer ! Je pris le trot, exalté par les odeurs qui déjà nous arrivaient du fond du golfe. Une heure après, les contours vagues d’une grève immense se dessinaient. Tout au fond, la mer scintillait. Elle semblait s’étaler en des formes qu’on ne comprenait pas. La côte elle-même, mal dessinée, achevait de donner à ce spectacle un aspect de confusion grandiose. Mais, à la baie de l’Étoile où nous arrivâmes à neuf heures, nous trouvâmes le repos. Nous étions tous charmés, les Maures et moi, par la précision extrême des lignes, par l’harmonie parfaite de cette anse qui, succédant aux tristesses molles de la lagune, nous emplissait l’âme de paix et de bonheur. De petites vagues venaient mourir sur le sable fin et, à peu de distance du rivage, on voyait des marsouins bondir au-dessus de la mer bleue, ou d’immenses cormorans se poser délicatement sur les vagues. Je ressentais en moi l’enthousiasme de Chateaubriand, quand il dit du Lido :

« Les vagues que je retrouvais ont été partout mes fidèles compagnes ; ainsi que des jeunes filles se tenant par la main dans une ronde, elles m’avaient entouré à ma naissance ; je saluai ces berceuses de ma couche. Je me promenai au limbe des flots, écoutant leur bruit dolent, familier et doux à mon oreille. Souvent je m’arrêtai pour contempler l’immensité pélagienne ; un mât, un nuage, c’était assez pour éveiller mes souvenirs. »


Port-Étienne, son désordre et son abandon m’ont fait la plus triste impression. La terre, d’un ton sale, incertain, ondule sans grâce. Sa rudesse est sans majesté. Pourtant, il reste la mer qui fait une belle couronne d’azur profond à cette poussière. J. m’a emmené voir les anciennes pêcheries Villemorin. Nous avons traversé des terrains vagues, longé des rails de wagonnets. Sur le sol, des détritus, des tessons de bouteilles témoignaient que j’avais retrouvé la civilisation.

En route, nous nous sommes arrêtés un instant à l’appareil distillatoire. Je reconnus que le bruit de la machine à vapeur faisait une musique assez singulière dans ce paysage africain. Mais ce ne sont pas des sensations aussi heurtées que je suis venu chercher. J’ai préféré la longue station que nous fîmes sur la plage étroite où nous arrivâmes après une demi-heure de marche. Devant nous, des barques se balançaient mollement, et plus loin on voyait une grande carène abandonnée.

Nous avons rencontré, sur cette grève, des pêcheurs espagnols qui halaient sur le sable de lourds filets chargés de poissons. J’entends encore leurs cris gutturaux : « Ala ! Ala ! A la riva ! » De larges mouvements ordonnés, dans un soleil tiède qu’adoucissait encore la brise du large.