Aux pêcheries, nous avons trouvé un aimable Breton, M. Lemée, seul occupant des vastes locaux qui n’ont connu qu’une activité éphémère. Les pêcheries, luxueusement établies, ont fait faillite et le Gouvernement a racheté, il y a deux ans, les installations faites à grands frais sur cette terre inhospitalière. Rien de plus morne que ces grands hangars, ces séchoirs, ces vastes communs, ces maisons démontables qui ne connaîtront même jamais la beauté des ruines. Mais M. Lemée y mettait de la vie, en nous contant ses grands voyages faits, en compagnie du savant M. Gruvel, sur les côtes de l’Angola et du Sud-Afrique…

Pendant le retour au poste, nous voyions ce qu’il y a de plus beau à Port-Étienne : les quatre grands pylones de la télégraphie sans fil, beauté moderne, scientifique, beauté métallique, grêle et forte tout ensemble, beauté faite de précision, et qui sait aussi nous faire rêver.


Tandis que le capitaine M. « causait » avec un paquebot passant au large, je montrais à Sidia les immenses étincelles dont les détonations se mêlaient au ronflement régulier du moteur.

— Tu vois, lui disais-je, les Maures sont fous de vouloir résister à des gens aussi riches et aussi puissants que les Français.

Sidia reste un moment silencieux, puis il me dit cette phrase inouïe :

— Oui, vous autres, Français, vous avez le royaume de la terre, mais nous, les Maures, nous avons le royaume du Ciel !

Il me semble que de telles phrases projettent une vive lumière sur toute une façon de sentir, de voir la vie. J’ai rencontré dans les cailloux du Tagant d’admirables ascètes qui m’évoquaient exactement le moine Paphnuce. Mais jamais le fond de rêverie mystique de la race, ne m’est apparu de façon plus claire qu’aujourd’hui.

J’ai fait un assez triste retour sur moi-même. Voilà donc l’idée que ces Maures ont de nous, après cinq ans d’occupation ! Je voulais dire à Sidia : « Tu te trompes : tu as ton Dieu, et j’ai le mien. Tu as ton prophète, et j’ai le mien qui est fils de Dieu, qui a été crucifié, et qui est assis aujourd’hui à la droite de son Père. » Mais j’ai le sentiment que je l’étonnerais sans profit.

Quelques jours après, pensant à Sidia, j’écrivais au vénérable évêque de Sénégambie, Mgr Jalabert : « Depuis six ans que j’ai fait connaissance avec les Musulmans d’Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes, qui veulent séparer la race française de la religion qui l’a faite ce qu’elle est et d’où vient toute sa grandeur. Auprès de gens aussi portés à la méditation métaphysique que les musulmans du Sahara, cette erreur peut avoir de funestes conséquences. J’en ai acquis la conviction : nous ne paraîtrons grands auprès d’eux qu’autant qu’ils connaîtront la grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons à eux qu’autant que la puissance de notre foi s’imposera à leur regard. Certes, nous n’avons plus les âmes des Croisés, et ce n’est pas à la pensée d’aller combattre l’Infidèle qu’un officier, désigné pour le Tchad ou l’Adrar, va se réjouir. Pourtant, j’ai vu des camarades qui dans leurs conversations avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession d’athéisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient reculer notre cause et de combien, en abaissant leur religion, ils abaissaient leur race même. Car, pour le Maure, France et Chrétienté ne font qu’un. Ne nous appellent-ils pas « Nazaréens » plus volontiers que « Français » ? Et c’est une chose étrange que ce soient eux qui viennent sur ce point nous éclairer sur nous-mêmes et nous donner une leçon. — J’ignore le nombre de musulmans qu’a convertis le vénérable et illustre Père de Foucauld dans le Sahara septentrional. Mais je suis assuré qu’il a plus fait pour asseoir notre domination dans ce pays que tous nos administrateurs civils et militaires. Ce serait un beau rêve que de souhaiter des âmes de missionnaires à tous les officiers sahariens. Mais nous ferons de la politique française, le jour où, respectueux des croyances de nos Berbères, nous resterons fervents dans les nôtres, le jour enfin où ces musulmans verront à Saint-Louis et à Dakar, quand ils s’y rendront, la beauté de nos temples et le nombre des fidèles qui s’y rendent. »