J’écrivais à Mgr Jalabert dans un véritable sentiment d’exaltation. Mais, la fièvre tombée, je suis forcé de le reconnaître : nous sommes tellement enlizés dans la plus abjecte des civilisations, que le mot cruel de Sidia a bien quelque apparence de vérité. Suis-je capable de ces longues méditations qui nous tirent violemment hors du monde sensible, et auprès desquelles la réalité devient une poussière fade et incolore ?
Le sentiment de la patrie nous mène fatalement à chérir l’idée religieuse. Comment séparer l’un de l’autre, quand ils furent les deux mobiles qui se mêlèrent intimement dans les âmes de nos pères ?
La fille aînée de l’Église. Il y a peut-être aussi la fille aînée de l’Islam. Nous, nous sommes la fille aînée de l’Église. Ainsi le veut l’ordre français. Gesta Dei per Francos. On peut le regretter, mais on ne peut changer l’ordonnance française.
Ce n’est pas en vain que la maison de France découle d’un Saint, que la filiation directe remonte à un Saint. Nous n’y pouvons rien, nous sommes engagés, enroutés. La France fait son salut malgré elle. Au pied de l’arbre français, nous avons un Saint, qui intercède pour toute la maison de France. Et comment séparerons-nous la maison de France de la France elle-même, la France elle-même de ceux qui l’ont faite ?
Mais après cette reconnaissance, nous sommes forcés de nous arrêter. Moi-même qui ai ressenti si profondément l’offense de Sidia, que suis-je dans le domaine du Spirituel ? Où est ma foi ? Où sont mes œuvres pour la mériter ? Et même, dans ce particulier domaine du Spirituel, quelle figure fais-je à côté de Sidia ?
J’ai eu beaucoup de peine à retrouver Bir Gueudouze au retour. Après avoir marché tout le jour, mon guide se déclara perdu et je m’arrêtai dans une sorte de large dépression où quelques arbres maigres tordaient, à une faible hauteur du sol, leurs bras décharnés. Ces pauvres branchages nous mirent pourtant un peu à l’abri du vent d’est, qui balayait sans pitié cette misérable terre. Le lendemain matin, j’envoyai deux de mes hommes à la recherche du puits où j’avais laissé, à l’aller, une partie du détachement et mes bagages. Nous n’avions plus une goutte d’eau, et la journée nous parut longue. Heureusement, vers le soir, mes deux hommes parurent. Après avoir erré toute la journée, ils avaient fini par découvrir le puits : il ne se trouvait qu’à une heure de l’endroit où nous étions ! Nous y arrivâmes une heure avant minuit et je retrouvai mes hommes avec plaisir. L’un d’eux me raconta l’arrivée du guide, après sa longue recherche. « Il était si fatigué, si altéré, me disait-il, que j’ai dû le descendre moi-même de son chameau. » Mais je crois que sa fatigue venait surtout de la peur qu’il avait eue de ne pouvoir trouver l’eau.
Au départ de Bir Gueudouze, je décidai de brûler Jéloua et de me diriger directement sur Bou Gouffa. Le premier jour, la chaleur devint étrangement lourde. L’air s’immobilisait totalement. L’éther se chargea d’une fine poussière jaune, emplie d’éclatante lumière solaire. Le lendemain, la chaleur devint si torride que je craignis fort de laisser en route quelques-uns de mes animaux. Nous avions la sensation exacte d’un couvercle de plomb qui se serait abattu sur nous. J’essayai de ne marcher que la nuit. Malheureusement, la lune et les étoiles étaient cachées par la brume, ce qui rendait la direction très difficile.
Le 8 mai, dans le petit jour, j’arrêtai mes hommes pour leur laisser faire la prière du « fedjer ». Nous marchions déjà depuis deux heures. L’immense plaine se taisait, comme si la vie du monde eût été suspendue. Jamais je n’avais vu la terre des Maures aussi empreinte de solennité. Bientôt le gros disque fuligineux du soleil sortit des brumes de l’horizon, et déjà, au bas de sa course, il répandait d’immenses nappes de lumière cuivreuse qui fatiguait le regard. Nous nous remîmes en marche, et peu de temps après, nous voyions les premières hauteurs de l’Adrar Souttouf, qui se dessinaient toutes proches de nous. Nous traversions de larges ondulations pierreuses, tandis que nous apercevions encore, à notre droite, les dômes sablonneux de l’Aguerguer. Enfin, à dix heures, nous nous arrêtions au puits de Bou Gouffa où, quelques jours auparavant, j’avais eu un si joli réveil.