Il serait dit que pendant tout ce voyage, la Providence me serait rigoureuse. J’étais reparti le soir même pour Matalla où je comptais retrouver S. Mais, à dix heures, nous nous trouvâmes pris entre deux hautes parois de rochers. Dans la nuit noire, nos chameaux n’avançaient qu’avec peine. De tous côtés, des éboulis de rocs, dont nous étions les prisonniers. Parfois, nous déchirions nos burnous aux épines d’un arbre accroché au flanc des rocs, comme en un tableau de Ruysdaël. Nous étions perdus dans les gorges de l’Adrar Souttouf, là où sans doute aucun être humain n’avait encore passé, parmi les solitudes sauvages que trouble seul de loin en loin le passage d’un mouflon solitaire. Cette pensée qui me vint à ce moment, me grisait légèrement et, sans songer à ma situation, je m’abandonnais à l’influence de ce lieu tragique. Pourtant, il fallait aviser, c’est-à-dire trouver un endroit où nos chameaux pussent « baraquer ». Je pris la tête de la petite colonne et je descendis une pente très raide, mais heureusement sablonneuse. Au bas se trouvait un fond d’« oued » étroitement resserré entre des rochers abrupts. C’est là que je m’arrêtai en attendant l’aurore. Comme je m’étendais sur le sable, je vis apparaître, derrière les brumes du ciel, les quatre étoiles de la tête du Scorpion qui me permettaient de m’orienter. J’appelai Sidia et lui montrai ma découverte.

— Oui, me dit-il, avec un calme imperturbable, nous avons marché trop au sud et je crois que nous sommes dans la Koudia el Ghenem…

Ce détour ne me fit arriver qu’à deux heures après midi, le lendemain, à Matalla. J’y trouvai un mot laissé par S., à la bouche du puits. Le mot, daté de l’avant-veille, disait que le groupe partait pour Zoug, à cent dix kilomètres dans le sud.


A Matalla, je passai quelques jours dans un extrême dénuement. Je n’avais plus rien à manger, et la provision de riz de mes hommes commençait elle-même à s’épuiser. Comme abri, je n’avais que l’arbre unique, qui dresse près du puits sa maigre frondaison. Nos seuls compagnons étaient des compagnies de corbeaux qui venaient se poser en cercle sur le rebord du puits. Assis gravement comme un conseil d’anciens, ils ne s’effrayaient même pas de notre approche… Parfois aussi, nous voyions un chacal fuir sournoisement de son trot effilé, les oreilles droites.

Malgré cette grande pauvreté, je n’ai pas conservé un mauvais souvenir des heures que je passai à Matalla, en attendant l’arrivée de mes bagages laissés en arrière. Ce furent des heures de douce rêverie, de vie ralentie, où défilaient avec paresse les mille beautés que j’avais entrevues dans mes voyages. Je ressentais bien qu’il m’en restait une sorte de malaise, et je souffrais de ne pouvoir mettre un peu d’unité dans cette dispersion. Mais je me disais :

« Il sera temps de me désoler, lorsque j’aurai retrouvé la froide Europe. Maintenant, laissons agir le silence. C’est un grand maître de vérité. »

Ces grands espaces de silence qui traversent ma vie, je leur dois bien tout ce que je puis avoir de bon en moi. Malheur à ceux qui n’ont pas connu le silence ! Le silence qui fait du mal et qui fait du bien, qui fait du bien avec le même mal ! Le silence qui coule comme un grand fleuve sans écueils, comme une belle rivière, pleine jusqu’au bord, égale !… Bien souvent, il est venu vers moi, comme un maître bien-aimé, et il semblait un peu de ciel qui descendait vers l’homme pour le rendre meilleur. Par nappes immenses, il venait du Ciel, des grands espaces interstellaires, des parages sans remous de la lune froide. Il venait de derrière les espaces, de par delà les temps — d’avant que furent les mondes et de là où les mondes ne sont plus… Alors, je m’arrêtais, plein d’amour et de respect. Car le silence est aussi le maître de l’amour.

L’absence de bruits est un grand repos. Mais le silence est plus. C’est une grande plaine d’Afrique où l’aigre vent tournoie, c’est l’Océan Indien, la nuit, sous les étoiles… C’était le silence qu’écoutait Pascal dans les nuits de Port-Royal, et c’est lui que parfois nous avons retrouvé dans les solitudes de l’Afrique. Nous connaissions à ces moments-là, que c’était, hélas ! la seule chose qui nous vînt de Dieu.

CHAPITRE XIV
ZOUG