16 mai 1912–18 juillet 1912.

Le camp de S. est pittoresque et de bon accueil. Ce qui m’a frappé en arrivant, c’est un désordre de petits abris en paille, de tentes basses bariolées et rapiécées où semblait grouiller une vie confuse. Lorsque je suis descendu de chameau, une petite fille, presque blanche et à moitié nue, m’a salué d’un joli sourire. Elle m’a montré la tente de S., qui n’est guère plus haute ni plus luxueuse que celles de ces soldats. J’ai circulé entre ces pauvres abris, évitant les cordes qui s’entrecroisaient presque au ras du sol. Cela ressemblait au grouillement d’une banlieue. En me penchant, j’apercevais sous la laine grossière des tentes, toute une vie domestique et paisible : des femmes, de petits enfants jouant sur les nattes de paille grossière, des écuelles de bois, d’humbles objets familiers. — Beaucoup de tirailleurs et de partisans sont mariés. Et au troupeau des femmes et des enfants, il faut joindre tous les petits « boys » qu’attire ici l’espoir de quelques grains de riz à manger.

Le camp est resserré sur le faîte d’une petite colline de sable, qui surplombe à peine l’immense mer des dunes basses, faiblement ondulées, noyées de lumière blanche. Je reconnais tous les points de repère de l’horizon : au sud, le dôme granitique de Ben Ameïra et celui, tout petit, d’Aïcha ; au sud-ouest, le piton d’Adekmar et le Gelb Azfar ; au nord, Khneïfissa ; enfin, à l’ouest, la longue et mince chaîne de Zoug, finement dentelée et qui semble un dessin à la sépia fait à même sur le ciel. Au milieu d’une large cassure de la chaîne, se dresse tout seul un cône noir, dont la base plonge dans le sable blanc. Il semble un de ces volcans éteints qui figurent sur les estampes du Japon.

C’est tout. A part ces quelques cailloux isolés, rien qui attire le regard ou le puisse amuser. Ni formes, ni couleurs. Du blanc, du gris sale. De la lumière sans couleur. Mais il y a le ciel, qui est ici le motif principal. Il est immense — hémisphère d’azur où l’on guette la course folle des nuages, qui n’amènent jamais de pluie. — « Sous la calotte des cieux », « sous la voûte du ciel » — ces expressions courantes prennent ici toute leur valeur.

Il faut vraiment que l’ascétisme réponde à certaines nécessités spirituelles, pour que nous arrivions à ne point trop nous déplaire dans un paysage apparemment si laid.


Mes domestiques ont monté ma tente près du « magasin », un amoncellement de caisses de riz, de biscuits, de tonnelets destinés à l’approvisionnement des deux cents hommes du groupe. Plus loin, sont les tentes des Maures…

Pendant la sieste, dans le grand silence méridien, j’entends tout à coup le vagissement d’un enfant et la voix de la mère qui le calme. Ce bruit semble en éveiller quelques autres. Deux tirailleurs échangent quelques mots rauques. On entend un appel : « Ali ! Ali ! ». Puis tout retombe dans le silence, plus lourd encore qu’auparavant. Mais ces quelques bruits humains m’ont remué le cœur. Après vingt jours de marche, dans les solitudes du Tiris et du Zemmoul, avec trois ou quatre compagnons, c’est un peu de vie qui m’accueille en cet îlot perdu. Sur ces quelques mètres carrés, il y a de l’amour, de la tendresse, du désir, de la haine. Il y a des pleurs et des baisers, et des rires. Et moi qui avais oublié tout cela, c’est presque une découverte que je fais.


Le nouveau résident de l’Adrar, commandant D. est arrivé avec M., qui vient prendre le commandement du peloton. Il est si gros qu’il ne peut monter à chameau, sans l’aide d’un tabouret et de plusieurs tirailleurs.