Les Maures aussi sont des barbares, de naïfs barbares. Pourtant, lorsque l’on considère le point de vie intérieure où ils sont parvenus, on trouve qu’ils ont su mieux que nous se garder de l’inculture et de la grossièreté.

Pour moi, je n’estime pas que le pays de Zoug ramène à la simplicité. L’âme n’y reçoit de la nature aucun soutien. Au contraire, mille souffles religieux viennent s’y battre et, comme l’armature de la civilisation ne nous soutient plus, il ne faut pas songer à éluder le combat. Nous sommes seuls, abandonnés à nous-mêmes, à notre misère, désemparés dans le vent de la plaine, dans les vents qui soufflent des vingt pétales de la rose… la rose des vents. C’est un aigre breuvage que la solitude, et il soûle.


Nous sommes bien avertis qu’il faut retourner à quelque chose, nous ramasser au fond de nous-mêmes. Mais ce n’est pas de simplicité qu’il s’agit. Saint Paul, saint Augustin n’étaient pas des simples ; et rien n’est plus contraire à la tradition française que la foi du charbonnier. Une tentative de rénovation chrétienne, comme celle de Tolstoï, est éminemment contraire au génie français. Ce qui fait le fond de la tradition française, c’est une foi solide — celle de la religion catholique, apostolique et romaine — appuyée sur une large culture, ou parallèle à une large culture intellectuelle. Foi et humanisme. Il était naturel que les ennemis de l’une devinssent les ennemis de l’autre — les mêmes hommes — et nous avons vu cela.

Quand on considère cette haute mission de la race française, cette apparence d’élection qui domine toute son histoire, cette marque divine, et à quel point la France est réellement la Fille aînée de l’Église, il semble que l’on n’ait plus le droit de parler de simplicité. C’est rapetisser, c’est ramener à de trop humaines proportions le génie de la France.

Que les Maures tiennent leurs seules vertus d’une fidélité extraordinaire au génie propre de leur race, cela ne paraît pas douteux — ni que leur unique beauté vienne d’un attachement inébranlable à leur Dieu, dans la défaite, dans l’abaissement, jusque dans l’abandon évident que ce Dieu d’Islam a fait de sa race. Il y a, dans la ténacité des Maures à croire au triomphe final de leur prophète et de leurs livres, quelque chose de comparable, une beauté analogue à l’espérance, à l’admirable confiance des anciens prophètes d’Israël. Pourtant, ce n’est pas de la simplicité qu’il faut chercher parmi eux, j’entends de la simplicité d’esprit — mais la simplicité des mœurs n’est-elle pas en raison inverse de la simplicité de l’esprit ? Nous en sommes la preuve.


La rose des vents. Pendant tout le jour, nous sommes restés écrasés de chaleur. On aurait entendu voler une mouche. On était comme dans nos pays, lorsqu’on attend l’orage. Une brume claire, pénétrée de clarté diffuse, voilait le ciel. L’horizon était noyé de vapeurs. Nous nous épongions, le Dr M. et moi, épiant la moindre brise. Parfois, un léger souffle, semblant venir de très loin, faisait un petit tourbillon et s’en allait, comme un visiteur pressé… La nuit fut encore calme, mais le lendemain matin, d’assez bonne heure, le vent d’est attendu commença sa chevauchée furieuse.

Toute la journée, il s’est rué à l’assaut de nos tentes, nous emplissant les yeux de sable, brûlant comme l’air qui sort du four des boulangers.

On essaie bien de se calfeutrer, mais c’est en vain. Le sable filtre de tous les côtés, fuse en jets rapides par tous les interstices. Le camp baigne lui-même dans un nuage de sable. A dix pas, on ne voit rien. Résignés, nous laissons couler les heures lentes. Parfois une trombe de sable vient se coller plus furieusement sur la toile de la tente. Cela fait un peu le bruit des paquets de mer qui se plaquent sur les flancs d’un navire, les jours de tempête.