— Mon cher ami, ce n’est guère le temps de philosopher. Laisse là tes chimères, me dit le vent.
Mais ceux que j’admire, ce sont nos Maures. Ils sont là, la gandourah relevée par-dessus la tête, et dormant du sommeil des justes…
Ainsi, quand je dis que je préfère Zoug aux leçons des intellectuels, ce n’est pas un retour à la nature que je dis, à la naïveté, mais plutôt à l’intelligence, qui est, en un sens, si l’on veut, la plus grande des simplicités.
Depuis que je suis à Zoug, j’ai fait plus ample connaissance avec les Yaggout. Ce sont de curieuses gens que ces Yaggout. Les autres Maures les considèrent volontiers comme des « Koufars », et les retrancheraient assez facilement du monde musulman. Il entre beaucoup de jalousie dans ce sentiment, parce que les Yaggout, comme les Regueïbat, sont grands propriétaires de chameaux. Mais il est vrai que les Yaggout font figure à part dans la société maure. Ils sont en général d’un type très fin. Quelques-uns ont l’air de vrais sémites. Les femmes sont presque blanches, jolies et peu farouches. J’en ai rencontré une au puits de Zoug qui tirait l’eau du puits, au milieu des hommes de la tribu. Elle portait un pantalon et un boubou d’homme. Ce n’était pas une captive, et d’ailleurs, elle avait le type le plus fin et le plus aristocratique. Pendant un instant, j’ai vraiment pris plaisir à suivre des yeux le jeu de ses muscles souples et la suite harmonieuse de ses mouvements.
Les femmes maures sont généralement très indolentes, ne sortent pas de la tente, s’empâtent à ne pas bouger et à boire du lait. Voici, chez les Yaggout, une autre conception de la féminité, plus voisine de la nôtre.
Les Yaggout sont venus à nous très vite, et, semble-t-il, avec plus de sincérité que les Regueïbat. Bien que nous ne les connaissions guère que depuis un an, plusieurs sont déjà engagés au peloton où ils servent en qualité de bergers. Il y a parmi eux le propre neveu du chef, M’barek el Arbi.
Ce M’barek el Arbi est un vieillard intelligent et avisé. Il est certainement l’un des chefs de la région, sur lequel on puisse le plus compter. Il est le fils aîné d’Ahmed Billal qui vint assez jeune dans le Tiris et y mourut en 1911, et le petit-fils d’El Billal qui, lui, passa toute sa vie dans les régions du Sud Marocain et mourut à El Ksabi, vers 1850. Le frère d’El Billal, El Haïmer, mourut dans le Tafilalet. C’est tout ce que j’ai pu recueillir sur l’histoire des Yaggout. Que sont-ils ? D’où viennent-ils ? Il semble difficile de le dire. Pour moi, je verrais assez volontiers dans ce peuple, de purs Berbères. Le t final de leur nom, leurs mœurs, leur caractère peu religieux, leur type fin et blanc sembleraient l’attester.
Les Yaggout prétendent remonter à un ancêtre, Yaggouti, qui aurait eu trois fils : Ghahamna, Yassin et Hammad, pères des trois grandes fractions de ce peuple. Les Ghahamna vivent dans le Gharb, et je crois que nos troupes du Maroc ont déjà eu à s’occuper d’eux. Hammad aurait eu pour fils Seïd, ancêtre des Aït Seïd, fraction du chef actuel M’barek el Arbi — Taleb el Amzaoui, ancêtres des Aït Taleb et des Amzaoui ; Yassin aurait eu pour fils Labeidi, ancêtre des Leboïdat, Iborck, ancêtre des Aït Iborck, et Hammou, père des Aït Hammou. Ce sont là les grandes divisions actuelles des Yaggout. Si les Ghahamna sont cantonnés dans le Gharb, les Aït Yassin et les Aït Hammad sont partagés entre le sud du Maroc (Seguiel el Hamra Oued Noun) et le Tiris, mais ces différents pays ne forment pour eux qu’un seul et immense terrain de parcours.
J’avoue éprouver moins de sympathie pour les Regueïbat. Ce sont les plus grands propriétaires de chameaux des pays maures, et en même temps, les plus habiles éleveurs. En 1909, au moment de la conquête, ils reçurent d’assez sévères leçons à Tourine et à El Beïeddh. Malheureusement, on prit par la suite l’habitude de les considérer comme des gens redoutables, et, après les avoir vaincus, on parut les craindre. Nous allâmes même jusqu’à leur faire l’imprudente promesse, que jamais un Français n’entrerait dans leur campement. En 1910, mon camarade D., méhariste fervent, ayant voulu voir en amateur les troupeaux des Regueïbat, reçut des chefs de campement une fin de non-recevoir absolue. Ce qui n’empêcha pas qu’en 1911, on n’ébauchât le recensement de leurs chameaux, opération nécessaire, car ces chameaux forment la base de la remonte des méharistes. Nous mîmes à la tête des innombrables fractions Regueïbat de l’Adrar, un vieillard intelligent, bien qu’illettré, Mohammed Oued Khalil, qui jouit incontestablement d’une grosse autorité. Mohammed Oued Khalil nous a rendu des services. Il n’a pu pourtant empêcher les nombreux départs de tentes vers l’Oued Noun et la Seguiel, qui se produisirent en 1911 et 1912.