Les Regueïbat sont, comme les Yaggout, un peu méprisés des autres Maures. Mais ils n’ont ni la finesse, ni la « race » des Yaggout. Je les estime peu comme guerriers. Pourtant, dans leurs luttes incessantes contre les Ouled Bou Sba, ils ont eu de beaux succès. En 1910 notamment, Mohammed Oued Khalil, avec ses seules forces, a infligé une grosse défaite à un medjbour d’Ouled Bou Sba, descendu du nord pour se refaire en chameaux.
Ce qu’il faut admirer dans leur façon de faire la guerre, c’est leur service d’exploration à grande distance. On peut dire que les chefs Regueïbat ont en permanence des patrouilles nombreuses, qui battent l’estrade fort loin des campements, aux environs des points de passage forcés sur les routes venant du nord. Ce sont ces « choufs » qui ont sauvé Mohammed Oued Khalil, en 1910.
Mais je pense à une phrase du colonel Gouraud, écrite en novembre 1909 : « Il faudrait les amener à reprendre leur ancien métier de caravaniers et les utiliser alors pour les convois libres. »
Oui, ils ont plus l’air de caravaniers que de guerriers.
Mes partisans m’apportent souvent de petits silex taillés en forme de flèches, de haches de granit ou de quartzite. Je trouve que rien ne fait plus rêver que ces témoins de l’âge de pierre. On rencontre beaucoup de ces silex travaillés dans les environs des puits du Tiris et du Zemmoul, notamment à Bir Gueudouze. Ils attestent que le pays a été habité depuis une très haute antiquité et, sans doute aussi, que l’on y trouvait plus d’eau dans ce temps-là qu’aujourd’hui.
Le Greco de Maurice Barrès me ramène vers cette lointaine Espagne qui fut ma première station vers l’Islam. Et ne sommes-nous pas ici dans le pays des anciens maîtres de Tolède ? Bien déchus de leur splendeur d’autrefois, sans doute. Et pourtant, quand on voit les grands mystiques qui vivent encore sur cette terre si rude, aussi nue que la Castille, on ne peut s’empêcher de penser à la figure que faisait le Greco dans Tolède. Il me semble que si les Maures avaient tant soit peu le goût de la figuration humaine, ce serait là le peintre qu’ils aimeraient et comprendraient. J’ai rencontré, dans les gorges du Tagant, de vrais ascètes, qui auraient fait le bonheur du Greco, et qui avaient même les formes allongées et squelettiques chères au Tolédan. Et de fait, le Greco voyait, sinon ces ascètes-là, du moins leurs parents ou des gens qui les avaient touchés de près.
Ici, plus que partout ailleurs, grâce à la rudesse du pays, à la pauvreté inouïe des habitants, à l’absence de toute civilisation, et aussi sans doute, au primitif sang berbère, le caractère mystique, spirituel de la race, s’est conservé avec une pureté étonnante. Contrairement à ce qu’on voit en Algérie, le plus grand chef maure est vêtu comme le dernier de ses captifs. Dans son pays sans grâce, aux grandes lignes nues, le Maure est incapable de toute manifestation artistique. Et pourtant, ses Almoravides, conquérants du Moghreb et de l’Espagne, étaient, je crois bien, de véritables Maures. Mais Grenade a été faite par les princes régnants, les Omaïades d’Égypte, et non par eux.
Tout ce que l’on dit du Greco peut s’appliquer, à peu de chose près, à l’âme des Maures ou, à l’espagnole, des « Mores ».