La reconnaissance que j’entrepris en juillet, avait pour but de surveiller la région de Tagnedest, toute proche de l’Océan, d’assurer ainsi la protection d’un lourd convoi de vivres, que le Résident de l’Adrar avait envoyé sur Port-Étienne, et, par ailleurs, de faire plus ample connaissance avec une région qui n’avait encore été explorée, je pense, que par le lieutenant S. J’avais avec moi un sous-officier français, quarante tirailleurs, une vingtaine de partisans maures et quelques bergers. Point ou peu de bagages. Les hommes portaient leurs vivres sur eux, à côté de leurs selles. Ces vivres étaient réduits au strict minimum. Pour mon usage personnel, je n’avais que du riz, et un peu de café, sans sucre. Mais comme un convoi de vivres était annoncé d’Atar, il fut convenu que le partisan El Kounti nous apporterait à Bou Gouffa, le complément de notre ration pour un mois. C’était le temps qui avait été prévu pour la reconnaissance.

Quand je quittai Zoug, la chaleur était accablante. Pourtant, je n’y pensais guère et je m’abandonnais à ce sentiment de pleine liberté que l’on éprouve, lorsque — portant toutes ses richesses avec soi et ne dépendant plus que de Dieu seul — l’on se lance dans le désert, comme en un pacifique océan… Oui, vraiment, j’étais comme le capitaine à son bord, ne comptant plus sur les hommes et s’en remettant à son étoile…


Il nous fallut d’abord traverser le Tiris. C’était la deuxième fois que je franchissais cette aride région, où plusieurs années de sécheresse avaient brûlé les moindres herbes — ce vrai monde de la pénitence, sur qui semblait s’appesantir un châtiment. Bientôt nous aperçûmes les hauteurs de l’Adrar Souttouf, où j’avais passé de si belles heures lors de mon voyage à Port-Étienne. Nous entrâmes dans le massif de plain pied, au sortir de la plaine nue qui en marque la limite vers l’orient. Ce massif n’est, à vrai dire, qu’une faible boursouflure d’origine métamorphique, mais il est parsemé de chaînes de quartzite qui l’encombrent de leur désordre, et lui donnent l’aspect le plus sauvage du monde. De l’est à l’ouest, la traversée de cette région pierreuse ne prend qu’une forte étape. De l’autre côté, l’on arrive tout de suite au puits de Bou Gouffa, que ceint une étroite couronne d’herbes grises et médiocres.

En y arrivant, le 23 juillet, mon premier soin fut d’envoyer une patrouille dans les campements Bari Kalla de Tajanit. J’appris, au retour de cette patrouille, qu’un razzi d’une trentaine d’Ouled Délim était passé, il y avait sept jours, à Tajanit, se dirigeant vers le sud, dans le but sans doute de piller les campements de l’Agneïtir. D’après mes calculs, ce razzi devait passer le 26 au puits de Togba, à quatre-vingts kilomètres au nord de l’endroit où nous étions. Je pensais qu’il ferait de l’eau soit à ce puits de Togba, soit à Bou Gouffa même, et je décidai d’envoyer à Togba mon sous-officier, avec la moitié du détachement. Je lui donnai rendez-vous, l’affaire terminée, à Tagnedest.

J’étais étonné de ne pas voir apparaître Kounti avec les vivres annoncés, mais je pensais que le convoi d’Atar avait dû subir un retard. Le 27, n’ayant pas entendu parler du razzi, je me mis en route sur Tagnedest, où je comptais bien recevoir le courrier.

Nous entrions dans une région nouvelle, le Zemoul. C’est une plaine de sable recouverte de petits cailloux ronds et polis, extrêmement agréables de couleur. De larges ondulations orientées du nord au sud, coupent cette plaine. Elles sont parfois surmontées de petits pitons caillouteux peu élevés. Déjà nous commencions à ressentir l’influence de la mer, et, parfois, des souffles vivifiants nous en apportaient l’odeur saline et sauvage. Le matin, une rosée abondante, due à la proximité de l’océan, tombait sur le sol et rendait la vie aux plantes et aux herbes de cette région relativement favorisée.

Nous avions à peine quitté Bou Gouffa que nous recoupions sur le sable de nombreuses traces de medjbours, attestant que nous étions bien sur la route ordinaire des pillards du nord. Un moment, je remarquai sur le sol les empreintes d’une forte troupe de chameaux, et mes partisans m’affirmèrent que c’étaient les traces du razzi dont j’avais eu nouvelle à Bou Gouffa, et sur lequel j’avais lancé mon sous-officier. Malheureusement, les traces ne se dirigeaient pas sur Togba, comme je l’avais espéré, mais sur un point qui ne figurait pas sur mes cartes et qui s’appelle les oglats Oudeï Sfi. On me dit que les Ouled Délim passaient souvent par ces puits qu’ils savaient ignorés des Français. Je me promis aussitôt d’en faire la reconnaissance, lorsque nous quitterions Tagnedest.

A mon arrivée en ce point, je trouvai mon maréchal des logis qui, naturellement, n’avait rien vu à Tobga. Nous nous trouvions dans un bas-fonds herbeux, et nous avions pour nous abreuver quelques puits peu profonds, dont le débit était extrêmement lent. D’autres puits furent creusés, ce jour-là et les jours suivants.

Je vis à Tagnedest deux Ouled Délim qui me donnèrent sur le razzi des renseignements intéressants. Ce razzi, composé de dix-huit hommes, avait pris soixante chameaux aux Ouled Délim soumis. Ceux-ci étaient partis à leur poursuite, les avaient atteints à Tikhermet, leur avaient tué deux hommes, et avaient repris tous leurs chameaux. Les dissidents désemparés s’étaient séparés en deux : neuf étaient allés chercher asile auprès des Espagnols, à Villa Cisneros, les autres étaient remontés vers le Oued Noun. Les deux hommes qui étaient venus à mon camp ramenaient précisément chez eux les chameaux volés.