Ce qui m’ennuyait le plus, c’est que j’étais toujours sans nouvelles du partisan El Kounti. Je commençais à avoir un pressant besoin des vivres qu’il devait m’apporter, et je me demandais s’il n’avait pas été rencontré par quelques dissidents. Nous étions alors dans la plus extrême misère. Je n’avais pas trouvé de moutons à acheter sur ma route, de sorte que j’étais forcé d’envoyer tous les matins des hommes à la chasse, mais souvent les chasseurs revenaient les mains vides. La farine commençait à s’épuiser, la graisse faisait complètement défaut. Nous en étions réduits au riz cuit à l’eau, et encore nous fallait-il prévoir que le riz viendrait un jour à manquer.
Pourtant, les Ouled Délim que j’avais vus à mon camp, m’ayant confirmé le passage du medjbour aux oglats Oudeï Sfi, je résolus de faire la reconnaissance de ce point, d’autant plus que nous étions déjà au 5 août et que nous devions penser au retour. Je laissai le gros du détachement sous les ordres du maréchal des logis, et, accompagné de quinze hommes bien armés, je me mis en route dans la direction du nord-est. J’avais comme guide un vieux Bari Kallah que j’avais emmené avec moi depuis Bou Gouffa, mais il ne connaissait pas l’emplacement exact des oglats. Il me mena fort bien jusqu’à l’oued boisé où ils reposent et là, je n’eus pas de peine, avec l’aide de nos Maures, à les découvrir. Il m’avait fallu quinze heures de marche de Tagnedest, pour atteindre l’Oued Sfi, et j’avais couvert la distance en un jour et demi.
De l’Oued Sfi à Bou Gouffa — où je devais retrouver mon détachement — la direction est constamment nord-sud. On traverse de nouveau le Zemoul, mais les ondulations de cette plaine s’accentuent, et on longe des chapelets de Sebkhras que bordent des hauteurs arides. Toute cette région, sauf l’Oued Sfi, ne présente aucune verdure.
A Bou Gouffa, je retrouvais le reste de mon monde et j’apprenais que le détachement avait, pendant mon absence, pris contact avec quelques Ouled Délim qui partaient en dissidence. Au cours de l’affaire, trois d’entre eux avaient été faits prisonniers et ramenés par le sous-officier à Bou Gouffa, avec un jeune garçon qui avait été enlevé par les misérables, et plusieurs chameaux volés par eux. Cet engagement faisait le plus grand honneur au maréchal des logis, le brave P., qui devait d’ailleurs se faire tuer plus tard, deux mois après mon départ de l’Adrar.
Un avantage inattendu de ce coup de main, fut d’améliorer quelque peu notre ordinaire, car, les chamelles des Ouled Délim avaient du lait, et, dans l’état de dénuement où nous étions, ce lait était extrêmement appréciable. Je commençais à désespérer de revoir jamais El Kounti. J’avais désormais la conviction que ce malheureux s’était fait attaquer dans sa route vers nous, et qu’il se reposait en ce moment pour l’éternité, dans quelque coin inconnu du désert.
Pourtant, il me fallait prendre une décision pour le retour. Je considérai que j’assurerais plus efficacement la protection du convoi de Port-Étienne, en me rapprochant de lui, que, d’autre part, je pouvais dans ce cas, espérer le rencontrer et me ravitailler en cas de famine, et enfin que la traversée nord-sud de l’Adrar Souttouf, déjà accomplie par S., méritait d’être refaite.
Donc, le 11, je quittai Bou Gouffa, piquant vers le sud, droit sur les montagnes, dont nous voyions de notre camp les ondulations violettes. Peu après le départ, un Algérien de mon escorte recoupait les traces d’une trentaine d’Ouled Délim qui se dirigeaient vers le sud. Cette découverte était assez alarmante, parce qu’il était à craindre que ce nouveau medjbour ne vînt inquiéter notre convoi de Port-Étienne.
Il semblait marcher tout juste dans sa direction. A Jéloua, on nous confirma l’existence de ce medjbour et l’on nous dit qu’il était passé le 6 à Erchâmar — à notre sud. Il était à croire qu’il repasserait à hauteur de Tichelé vers le 14, et comme le convoi devait lui-même passer en ce point, je résolus de le rejoindre au plus vite ou tout au moins de me rapprocher de sa route probable, puis de battre le pays, afin d’assurer le passage. Pourtant, je calculai encore que le convoi de Port-Étienne pourrait bien passer vers le 13 à Erchâmar, à la limite sud de l’Adrar Souttouf, et c’est ce point que je me fixai comme but.
Sur ma route, je rencontrai encore un Bari Kalla qui revenait de Zoug où il avait vu M. Il me dit que le lieutenant lui avait confié un gros courrier pour moi, mais qu’en route il avait rencontré le fameux medjbour, lequel l’avait emmené fort loin dans le sud, après avoir brûlé toutes mes lettres ! Cette nouvelle me porta un coup. Je me sentais absolument isolé du monde, et comme perdu dans une planète qui ne serait pas la terre.
Notre traversée de l’Adrar Souttouf fut extrêmement dure. Mes hommes, autant que moi, commençaient à ressentir les effets de la faim, car même le riz était arrivé à épuisement, et nous n’avions plus pour nous nourrir que les biches que je faisais tuer par les partisans.