Or, ce fut à cette époque de dénuement, la plus rude assurément que j’aie vécue en Mauritanie, qu’il me vint pourtant les plus douces pensées touchant les consolations qui, je le savais, m’étaient réservées. Je le vois aujourd’hui : les pensées qui me vinrent alors n’étaient pas de moi, mais d’une force bien plus haute à laquelle j’étais soumis.
Malgré ma misère, je me mis à vivre dans une exaltation extraordinaire — et peut-être même à cause de cette misère, car la situation exceptionnelle où j’étais, me semblait un état privilégié, auquel certainement de grandes faveurs devaient être attachées. Je me persuadai vite que si Dieu me réduisait — contre mon gré — à vivre comme les ascètes de la Haute-Égypte, de leur plein gré, avaient vécu, c’est qu’Il comptait aussi m’accorder les récompenses qu’Il leur avait accordées, à eux.
La Grâce procède par touches. Elle agit à l’heure qu’elle veut, et, si elle le veut, n’agit pas, et nous sommes naturellement soumis à ses fluctuations. Depuis longtemps, je vivais dans une parfaite sécheresse et sans nul amour pour Celui qui, plusieurs fois déjà, m’avait pourtant tendu Ses Mains sanglantes. C’est là, entre Bou Gouffa et Erchâmar, en plein Adrar Souttouf, qu’ayant eu faim, j’ai vraiment désiré d’être rassasié.
La Grâce agit par touches. Un éclair surgit dans la nuit. La colombe plane dans le ciel sans tache. Et puis, elle remonte, à tire d’ailes, auprès du Père, et laisse le voyageur dans le désir et dans le regret. C’est fini. On pleure de tristesse et de dépit. Mais bientôt la vie — c’est-à-dire ce qui en est l’affreuse dérision — remet sa griffe sur notre âme et l’on oublie. C’est que la chair est lourde — c’est que le corps est pesant, et si pesant, que l’on désespère de jamais s’élever au-dessus de la boue originelle. Loin de la vie surnaturelle, les pensées, si sublimes soient-elles, sont du corps ou, si l’on veut, d’une partie de notre intelligence si basse qu’elle est, en quelque manière, corporelle. Fût-il Épictète ou Marc Aurèle, celui qui ignore l’onction de Jésus-Christ est, on peut le dire, du monde de la chair. Mais, fût-il le plus vil pêcheur, celui qui vit de l’Onction de Jésus-Christ est très réellement du monde de l’esprit. Or, il est bien certain que le détachement des biens de la terre, même s’il n’est pas volontaire, peut aider à entrer dans ce monde de l’esprit. S’il n’est pas volontaire, il est donc une épreuve que Dieu envoie à ceux qu’Il a choisis.
« Oui, me disais-je, je vaux mieux que ceux qui mangent et qui boivent, je vaux mieux que ceux qui sont riches, je vaux mieux que ceux qui sont heureux et comblés. »
Dans ma déréliction, certaines vertus auxquelles je n’avais guère encore pensé, m’apparaissaient comme les plus hautes qui pussent enrichir une âme. Mais toutes, elles étaient des vertus proprement chrétiennes : le renoncement, l’humilité, le détachement du monde, l’esprit de pénitence, l’ascétisme, la chasteté — non celle du corps, qui est vulgaire — mais celle même de l’esprit. J’éprouvais un bonheur infini à sentir pour la première fois, la bonne odeur des vertus chrétiennes.
Sans doute, me disais-je encore, il y a, parmi les incroyants, de grandes âmes. Bien que rarement. Il y a du désintéressement, du courage, de la bonté chez ceux même qui vivent le plus loin de l’Église, cela peut se voir. Mais combien, dans l’état d’épuration où me conduit le Seigneur, ces vertus m’apparaissent, en définitive, comme grossières ! Combien elles me semblent insuffisantes, pour une âme vraiment fine ! Je pensais aux plus beaux exemples de vertu que m’avait proposés le monde sans Dieu où j’avais vécu. Ils me semblaient misérables auprès de ce que je savais des Saints, et de leur modèle, Jésus-Christ. En vérité, être un bon père de famille, être une vertueuse épouse, une bonne mère de famille, remplir en toute honnêteté son devoir humain, c’est quelque chose. Mais c’est peu, me semblait-il, aux regards de Celui qui a imposé aux âmes vraiment choisies, des exigences autrement lourdes que celles de la morale humaine.
Si quis venit ad me, et non odit patrem suum, et matrem, et uxorem, et filios, et fratres, et sorores, adhuc autem et animam suam, non potest meus esse discipulus (Luc., XIV, 26).
Qui enim voluerit animam suam salvam facere, perdet eam ; qui autem perdiderit animam suam propter me, inveniet eam (Matth., XVI, 25).