Mon Dieu, me voici donc : je suis nu, je suis sur un fumier horrible et déjà, comme Lazare avant que Vous ne le touchiez, j’exhale une odeur fétide. O Dieu de miséricorde, voici pourtant mon âme, que je Vous donne, afin que je n’aie vraiment plus rien, pas même elle.


Or, le 13, à Erchâmar, nous rencontrâmes le convoi de vivres qui revenait de Port-Étienne. Il contenait des provisions de toutes sortes, aussi ne fût-ce pas sans joie que nous aperçûmes nos braves Regueïbat, au moment même où ils quittaient le puits. Je prélevai bon nombre de victuailles, je mangeai à ma faim — et, naturellement, j’oubliai les grandes leçons que m’avaient données les épreuves subies dans l’Adrar Souttouf. Car telle est notre âme misérable, que, lorsqu’elle n’est pas secourue par Jésus-Christ lui-même, elle s’essaie à voler, mais retombe, impuissante, et repart, et retombe encore, ses faibles ailes repliées. J’étais tout à la joie de ma rencontre, et d’autant plus que si j’avais souffert de mon jeûne, je n’avais pas moins souffert de voir la pénurie où mes tirailleurs étaient restés pendant si longtemps, sans pourtant s’en plaindre une seule fois.

Pourtant, nous devions continuer notre route. J’avais perdu tout espoir d’attraper le medjbour qui avait menacé un moment notre convoi, mais l’essentiel pour moi était que ce convoi passât sans encombre — et de cela j’étais assuré. Je n’étais plus tourmenté que par l’énigme de mon pauvre Kounti, énigme dont je devinais l’effroyable solution.

Le 15, nous arrivions à Tichelé, notre dernière étape avant Zoug. Nous étions à 500 mètres de la bouche du puits, lorsqu’une forte odeur de cadavre me prit au nez. Je jetai les yeux autour de moi et je découvris, à quelques mètres de l’endroit où j’étais, une forme noire qui me sembla être un homme. Je descendis de chameau et je m’approchai. C’était bien un cadavre que j’avais devant moi, mais dans quel état ! La chair avait été déchiquetée par les chacals, la peau noire et desséchée était boursouflée à certains endroits, un pied réduit à l’état de momie traînait à quelques pas de là, et le tout exhalait une odeur insoutenable. Je pensai aussitôt à Kounti. La reconnaissance du corps n’était pas difficile à faire, car Kounti avait eu jadis l’œil gauche emporté par une balle. Pourtant, la tête était si méconnaissable, que j’hésitai une minute. Enfin, je dus me rendre : c’était bien lui qui était devant moi. Après un examen attentif, nous reconnûmes qu’il avait reçu deux blessures, l’une à la tête, l’autre au côté droit. Tout près de la place où il reposait, je trouvai huit étuis de cartouches. Kounti était le meilleur tireur que j’aie connu chez les Maures ; certainement il avait dû défendre chèrement sa vie. Tandis que je contemplais cette affreuse dépouille humaine, mes partisans découvraient dans un creux des rochers, deux autres cadavres : c’étaient ceux de deux Ouled Délim tués par Kounti. Connaissant de longue date la valeur de ce Maure et ses qualités de tireur, je ne doutais pas qu’il n’eût blessé d’autres Ouled Délim, et je ne doutais pas surtout qu’il n’eût fait par son sang-froid et son courage, la plus grande impression sur ses assaillants. « Les dissidents sauront ainsi, me disais-je, que ce ne sont pas les plus mauvais des Maures qui viennent à nous. » Et cette pensée me consolait, dans la peine très vive que j’éprouvais.

Plus tard, je pus recueillir sur cette belle mort quelques renseignements plus précis : Kounti avait tiré neuf cartouches. Sur ces neuf cartouches, deux seulement furent perdues. Deux des assaillants furent tués, deux furent blessés, enfin trois chameaux tombèrent. D’autre part, l’examen des traces m’avait montré que Kounti, au moment où il reçut les premiers coups de feu, venait du nord. Je supposai donc qu’il quitta le puits de Tichelé, puis qu’il se perdit, et que ne pouvant retrouver sa route, il résolut de revenir au puits. C’est là que l’attendaient les misérables, en nombre probablement considérable.

C’est une belle race assurément que celle-ci, et capable de hautes vertus. Certes, ils ne seront pas condamnés par la justice de Dieu, ceux-là — fussent-ils hérétiques — qui meurent bravement en un combat.

Mais, si le salut peut être assuré à si peu de frais, s’il est possible même dans l’hérésie, pourquoi nous tourmenter ? Restons loin de l’Église et Dieu nous reconnaîtra néanmoins. Voilà ce que dit le paresseux.

Pourtant, nous n’avons pas le droit d’être paresseux. Nous sommes d’une race élue entre toutes, et certainement il nous sera beaucoup plus demandé qu’au pauvre Kounti.

Il me semble que nous sommes comparables au serviteur qui a reçu cinq talents. Les Maures représentent le serviteur qui a reçu un talent. Le serviteur qui n’a reçu qu’un talent, l’enfouit en terre. Il est bien excusable. Mais le serviteur qui a reçu cinq talents, secundum propriam virtutem, les fait fructifier et en gagne cinq autres. En vérité, il serait impardonnable de ne pas le faire. Serons-nous donc toujours des « serviteurs inutiles ? »