CHAPITRE XVI
LE RETOUR
18 août–16 novembre, 1912.
Au retour de cette reconnaissance mouvementée, je trouvai à mon camp de Zoug le lieutenant M., qui venait prendre le commandement du peloton méhariste. Pendant deux mois, ce fut avec ce charmant compagnon que je continuai mes errances mélancoliques de pâturage en pâturage. Zoug, Adekmar, Amoïkick, Tintouadan, Agoatim, sont les noms sans gloire de nos stations. Mais alors j’avais hâte de rejoindre la France, afin d’y commencer une vie nouvelle et de m’y laver de toutes les misères, que vingt-huit années d’impiété avaient amassées en moi. Quand nous étions en route, je regardais avec ennui notre smalah, dont la confusion m’amusait autrefois. Il y avait des files et des files de chameaux, puis de petites masses de méharistes groupés en damiers sur la plaine, des femmes de tous côtés, des bergers, des boys, des bourricots, des partisans… Que n’avions-nous pas ? Et la marche vermiculaire allait par tassements et relâchements alternatifs, tous les groupes s’étalant ou se resserrant en largeur autant qu’en profondeur. Comme cette cohue était bien l’image de mon âme !
Il avait plu — de sorte que dans le fond des dunes, quelques flaques d’eau subsistaient, et rien n’était plus inattendu, plus ravissant que ces « dayas », lorsque le déclin du soleil les teintait de rose. Elles marquaient nos étapes. Pendant longtemps, nous eûmes devant les yeux la haute montagne de Zoug. Puis, nos courses nous rapprochèrent de la montagne d’Adekmar, et ce fut elle que nous contemplâmes désormais, sous les multiples incidences d’une marche apparemment désordonnée. Puis enfin, le piton d’Agoatim nous guida, et nous errâmes sur les bords de son affreuse Sebkhra.
Parfois, un vif tableau de Sahara nous plongeait dans le ravissement. C’est ainsi que nous vîmes un jour, un immense troupeau de chamelles que suivait un jeune enfant solitaire. Ces bergers suivent les bêtes, au hasard de leurs fantaisies et sans les guider aucunement. Ils passent ainsi des mois et des mois en pleine brousse, se nourrissant du lait des chamelles et se bornant à obéir à leurs caprices errants. Ils sont vêtus de quelques lambeaux d’étoffe et n’ont pas le moindre abri. Aussi sont-ils cuits et recuits par le soleil et presque aussi noirs que des nègres. Vie terrible et magnifique !
Mais enfin, toutes ces austères beautés du désert ne me suffisaient plus. Je sentais que le bon Dieu m’appelait ailleurs.
Le jour vint où je dus quitter M. et mes braves compagnons d’armes, pour rejoindre Atar, puis de là, à travers quatre cents kilomètres de désert, la blanche Podor, d’où j’étais parti, il y avait juste trois ans. Nos adieux furent plus tristes que je ne l’aurais cru. Au moment de quitter ceux qui avaient partagé les périls de mon existence, vécu les mêmes heures d’exil, éprouvé les mêmes fatigues, je sentis combien je leur étais attaché, et de quelle vraie, de quelle profonde affection ! Nul lien peut-être ne vaut celui que créent les mêmes épreuves et les mêmes travaux. M., lui, ne me voyait pas non plus partir sans tristesse. Le pays était extrêmement troublé. La mort de Kounti, celle de Soueïd, l’enlèvement de nos patrouilles, le départ en dissidence des Regueïbat et des Yaggout, prouvaient que des heures difficiles étaient réservées au malheureux lieutenant, qui, seul en plein désert, a la lourde responsabilité de près de deux cents vies humaines. Et c’était au moment critique où nous étions, qu’il me fallait abandonner M. à son sort hasardeux. M. avait de sombres pressentiments. Ils devaient se réaliser cruellement, puisque, deux mois après mon départ, ce brave soldat se faisait massacrer avec toute sa troupe au puits de Liboïrat, à peu de distance de l’endroit où je l’avais quitté.
Le 15 octobre 1912, quand je quittai le campement d’Agoatim, je sentis en moi un grand déchirement. Toute une période de ma vie tombait brusquement dans le passé. Un grand trou sombre se creusait derrière moi. Un lourd crépuscule s’appesantissait sur mes années de misère.
Mais aussi, une aube se levait, une aube de jeunesse et de pureté — et une clarté céleste embrasait l’horizon devant moi. Cette fois-ci, je savais où j’allais. — J’allais vers la Sainte Église, catholique, apostolique et romaine. J’allais vers la demeure de paix et de bénédiction, j’allais vers la joie, vers la santé, j’allais, hélas ! vers ma guérison. Et alors, pensant à cette véritable mère qui depuis des années, m’attendait là-bas, à travers deux continents, et qui de loin me tendait ses bras qui pardonnent tout, je pleurais de bonheur, d’amour et de reconnaissance.
Oui, c’était une magnifique vérité qui m’appelait là-bas, dans la douce patrie. Tout l’ordre chrétien m’apparaissait, dans un ciel rajeuni ; un temple immense et majestueux, fondé sur des pierres solides, un temple de Raison et de divine Sagesse se levait devant moi, et toutes les lignes de ce temple étaient si droites, si pures, si unies que, devant lui, l’on ne pouvait plus désirer autre chose que de vivre éternellement à son ombre, loin des prestiges et des vanités du monde.