Nous ne pouvons savoir non plus ce qu’était le Corps de Jésus, ainsi formé du Saint-Esprit et du sang infiniment pur de la Vierge Marie. Mais on peut supposer qu’il avait une délicatesse infinie, afin que les souffrances de la Passion y fussent infiniment grandes et que s’accomplît ainsi notre Rédemption. L’Église enseigne que Jésus réunit en Lui la perfection de la nature divine et la perfection de la nature humaine. Il est Dieu parfait et homme parfait. Il a toutes les propriétés de la nature divine et toutes celles de la nature humaine — les premières, parce qu’il est Dieu, les secondes, parce qu’elles sont les conditions même de la Rédemption. Il fallait que Dieu souffrît comme homme, pour que nous fussions rachetés. Aussi prend-il soin de nous avertir qu’il souffre réellement et physiquement de tous nos besoins. Sitio, dit-il sur la Croix ; il souffre même moralement, afin que la plénitude de la souffrance soit à lui : Anima mea tristis usque ad mortem. Et cette souffrance est, au juste, inimaginable, d’abord à cause de la nature extrêmement délicate du Corps de Jésus-Christ, puis parce que Dieu lui refusa certainement, les consolations ineffables qu’il prodigua à ses Saints et à ses Martyrs, et que Jésus, assumant toute la plénitude de la misère humaine, ne pouvait recevoir. Nul rachat, nulle rédemption n’eût été possible sans cela. Or, d’où vient la nécessité de la Rédemption ?

IV. Je crois à la chute, parce que je suis forcé de reconnaître l’existence du mal et celle du péché, parce que je connais ma misère, misère si grande qu’il n’a pas fallu moins que l’Incarnation de Dieu lui-même pour y remédier. Tout dans la nature humaine montre un Dieu perdu. « Car enfin, si l’homme n’avait jamais été corrompu, il jouirait dans son innocence, et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l’homme n’avait jamais été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude… Nous avons une idée de bonheur et ne pouvons y arriver, nous sentons une image de la vérité et ne possédons que le mensonge. » (Pascal, éd. E. Havet, VIII, 1, t. I, p. 115).

Je crois que l’homme avant la chute était saint, parce que je reconnais en moi les traces de cette ancienne sainteté, parce que je connais ma grandeur, grandeur si grande que le Sauveur n’a pas refusé de prendre ma propre nature, se faisant, au dire de Saint Paul, le premier né d’un grand nombre de frères (Rom., VIII, 29).

Comment Dieu a-t-il permis la Chute ? Parce qu’il a créé l’homme à son image, et donc libre. Parce que la liberté est le plus beau des dons qu’Il lui ait fait. Si l’homme n’eût pas été libre de choisir entre le Bien et le Mal, il eût été bête, et non homme.

D’ailleurs, en permettant la Chute, Dieu permettait la Rédemption. D’où la felix culpa de l’Église. Donc, l’homme peut user de sa liberté contre Dieu. Mais Dieu — être infiniment bon — tourne tout à sa gloire et à notre utilité. Ainsi, la Faute existe, mais Dieu la tourne à son profit, se servant du Mal lui-même pour créer le Bien.

La transmission du mal ne fait pas difficulté. En enfantant, Ève devait produire un corps à son image et une âme à son image, comme cela se voit dans toute génération. Nous sommes devant une loi instituée par Dieu de toute éternité et nous en voyons les effets partout. D’ailleurs, si nous refusons cette transmission, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. « L’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme » (Pascal, VIII, 1, t. I, p. 115).

Dépourvu des lumières de la foi, comment nous approcherions-nous de ce mystère ? — Pourtant, on peut admettre que la ruine de l’homme fut si grande après la chute que nul Être, sinon le Fils de Dieu lui-même, ne pouvait y porter remède. « Seul Il pouvait, en se revêtant de l’infirmité de notre chair, détruire la malice infinie du péché, et nous réconcilier avec Dieu dans son sang » (Catéch. du S. Conc. de Trente, éd. Desclée, p. 36).

On conçoit assez bien que les deux natures — humaine et divine — dussent être mêlées en un seul être pour que la nature humaine fût réconciliée avec la divine.

Comment s’accomplit, dans le temps, cette Rédemption ? Elle a été annoncée par Dieu, dès après la faute d’Ève. Elle a été dévoilée à Abraham. Elle a été prédite par David, par Isaïe, par Daniel, par maints prophètes de l’ancienne Loi. Jésus arrive, il prouve sa divinité par des miracles indubitables, puis il se livre à la mort, à l’heure qu’il a choisie. Nemo tollit [animam meam] a me ; sed ego pono eam a me ipso, et potestatem habeo ponendi eam, et potestatem habeo iterum sumendi eam : hoc mandatum accepi a Patre meo (Jo., X, 18).

Il fait dire à Hérode : Ecce ejicio daemonia, et sanitates perficio hodie et cras, et tertia die consummor (Luc., XIII, 32).