Enfin, au jour qu’il a marqué, il s’avance vers ses ennemis en disant : « Me voici » — Ego sum (Jo., XVIII, 5).

Or, il convenait, dit Saint Paul, que le Fils de Dieu mourût : ut per mortem destrueret eum qui habebat mortis imperium, id est, diabolum (Hebr., II, 14).

Jésus lui-même avait dit : « Le prince de ce monde va en être chassé » (Jo., XII, 30).

La Passion de Notre Seigneur nous a réconciliés avec Dieu, parce qu’elle fut un véritable Sacrifice.

Saint Paul : Et ambulate in dilectione, sicut et Christus dilexit nos, et tradidit semetipsum pro nobis oblationem et hostiam Deo in odorem suavitatis (Eph., V, 2).

Assurément, le conseil de la divine Providence en cette affaire de la Rédemption, est bien étonnant. Mais qui sait si cette Providence n’a pas obéi à la grande Loi qu’elle-même avait instituée, la Loi du Rachat et de la Réversibilité ? Dieu Lui-même n’a pu déroger à cette loi d’équilibre où certainement Il se complaît. De sorte qu’Il ne pouvait pas, dans sa bonté parfaite, ne pas désirer notre salut et Il ne pouvait pas, désirant notre salut, l’assurer autrement qu’en s’offrant à lui-même son propre Fils. Car quelle autre oblation eût été suffisante pour compenser la puissance du mal ? Et qui eût été offert à Dieu sinon Dieu lui-même ? Car l’homme était déchu et sa liberté ne s’exerçait que vers le mal. Et les Anges, avec toutes les puissances célestes, ne suffisaient pas à racheter leur frère déchu, n’étant, comme lui, que des créatures. De sorte que, de ce point de vue, la Rédemption n’est pas l’œuvre d’une volonté particulière de Dieu, en d’autres termes, un miracle, mais, au contraire, le parfait accomplissement d’une Loi divine instituée de toute éternité.

Un roi a un serviteur fidèle qu’il aime tendrement. Le fils de ce serviteur commet un crime abominable. Mais le père intercède auprès du roi et ses mérites servent au coupable. Le roi, considérant les vertus de son serviteur, pardonne la faute du fils. Voilà un exemple de cette grande loi humaine et divine de la Réversibilité de l’Innocence sur la Faute — loi à laquelle Dieu n’a pu, en aucune façon, se soustraire, puisque c’est Lui-même qui, dans sa parfaite sagesse, l’a instituée (J. de Maistre).

Cette grande idée du rachat rend compte, en vérité, de la possibilité du mal dans l’économie du plan divin. Il ne s’agit plus de maudire, parce que le mal existe, mais de bénir, parce qu’il se trouve toujours assez de bien pour racheter le mal. Ce qui importe, c’est la balance finale et que tout mal est payé, et bien au delà — non seulement par les mérites infinis de Jésus-Christ, mais encore par toutes les bonnes œuvres que nous pouvons accomplir. Dieu ne peut pas vouloir le mal, mais il ne peut non plus supprimer la possibilité du mal dans l’homme, sans ruiner notre liberté. Un seul remède : la Rédemption. L’innocence paie pour le crime, c’est comme si le crime n’était plus.

D’autre part, la Rédemption, telle qu’elle s’accomplit sur la Croix, sauvegarde ce bien qui nous a été donné par Dieu : la liberté. Car si Jésus est mort pour tous — Jesu, redemptor omnium, dit l’Église — il n’en reste pas moins que la Grâce de Jésus-Christ est réservée aux âmes de bonne volonté qui méritent de la recevoir (Hymne des Vêpres de Noël). Il ne fallait pas que la Passion de Jésus assurât notre Salut, sans nulle intervention de notre part, car Dieu tient à réserver notre liberté. Mais il fallait que ce salut fût possible pour tous, et de fait, nous ne pouvons, en aucune façon, connaître ceux à qui la Gloire céleste est réservée. Au dernier jour, Jésus-Christ convertira tout le monde, mais, dit magnifiquement Pascal : « Ce n’est pas en cette sorte qu’il a voulu paraître dans son avènement de douceur » (Éd. E. Havet, Art. XX, 1, t. II, p. 47).

Il n’a pas voulu paraître d’une façon trop manifeste, pour sauvegarder la liberté et pour qu’il y ait mérite à le suivre ; ni d’une façon trop cachée, pour qu’il fût possible aux âmes de bonne volonté de le trouver.