Comment s’en tire une religion qui ne reconnaît pas la Rédemption ? Car elle se heurte à cette contradiction : Dieu est infiniment bon et le mal existe — au lieu que les Chrétiens disent avec Pascal : « Nos péchés ne seront jamais l’objet de la miséricorde, mais de la justice de Dieu, s’ils ne sont de Jésus-Christ. Il a adopté nos péchés et nous a admis à son alliance ; car, les vertus lui sont propres, et les péchés étrangers ; et les vertus nous sont étrangères, et nos péchés nous sont propres » (Pascal, XXV, 105, t. II, p. 173).

Dans l’ordre humain, je crois, par exemple, que les crimes politiques de la France sont rachetés, et amplement, par le sang que nous répandons dans les colonies. C’est une figure de la Rédemption.

V. Or ce dogme étant le plus beau de la doctrine chrétienne, rend compte, si on l’admet, de plusieurs autres points qui sont : la Communion des Saints, la théorie des indulgences, l’utilité de l’ascétisme.

Les plus grands excès de l’ascétisme sont justifiés par le désir, le crime par la douleur.

La théorie des indulgences montre que « non seulement l’homme jouit de ses propres mérites, mais que les satisfactions étrangères lui sont imputées par la justice éternelle », si, toutefois, il s’est rendu digne de cette faveur (J. de Maistre, Soirées, II, p. 198).

La Rédemption, dit encore J. de Maistre, n’est « qu’une grande indulgence accordée au genre humain par les mérites infinis de l’innocence par excellence, volontairement immolée pour lui ».

Plus encore : ces satisfactions qui nous sont imputées, sont réversibles, à leur tour, sur la tête des coupables. Ainsi donc, d’une part, l’Église nous applique les mérites surabondants de Jésus-Christ, de la Sainte Vierge et des Saints, et, d’autre part, nos mérites eux-mêmes peuvent être encore reversés sur d’autres, selon l’équitable et mystérieuse distribution que Dieu en fait.

Tel est le fondement mystique de l’Église. Elle est, disent les théologiens, un Corps dont Jésus-Christ est la tête invisible, le Pape la tête visible, et dont tous les fidèles sont les membres. Toutes les grâces reçues par les Fidèles, toutes les bonnes œuvres par eux accomplies, sont mises en commun et réparties par la divine Providence de sorte telle que, d’une façon absolument mystérieuse, le salut soit en fin de compte le plus fort. Mais les pécheurs — les hérétiques mêmes — peuvent être aidés par les Chrétiens vraiment fidèles et recevoir certains fruits de salut, si Dieu le veut, c’est-à-dire si cela importe à sa gloire finale et à l’établissement de son règne. Il faut et il suffit que la balance penche vers le bien. Mais nous en sommes assurés — rien que par les seuls mérites de notre Seigneur Jésus-Christ.

VI. Voici donc la Sainte Église, catholique, apostolique et romaine. Elle est temporelle et spirituelle, et par là, elle permet à l’homme qui n’a pas reçu la Grâce, mais qui la désire humblement, de s’approcher de la vérité. Et de fait, quelle splendeur ne se dégage pas de cette Église ? A celui même qui est en dehors d’elle, elle apparaît comme un principe d’ordre, comme un grand édifice de raison et d’intelligence, et en même temps comme un édifice d’amour et de tendresse. En Elle, tout est belle ordonnance, tout est santé, tout est sagesse. En Elle aussi, tout apparaît comme divin, tout porte témoignage de la divinité. — Et d’abord, son établissement. Les douze apôtres. Pierre. La primauté de Pierre. Dès que Pierre apparaît, le Seigneur change son nom de Simon contre celui de Céphas, c’est-à-dire Pierre. Pierre, le premier, confesse la divinité de Jésus-Christ : Tu es Christus, filius Dei vivi ; et Jésus lui répond : Ego dico tibi quia tu es Petrus et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam. Pierre reçoit de Jésus le pouvoir des clefs : Dixit Dominus Simoni Petro : Quodcumque ligaveris super terram erit ligatum et in coelis : et quodcumque solveris super terram erit solutum et in coelis. Après la Résurrection, Pierre le premier voit Jésus en son Corps de Gloire et c’est alors qu’il reçoit la mission précise à laquelle il ne faillira pas : Petre, amas me ? Pasce oves meas. Pierre, premier Pontife de l’Église, établit son Siège à Rome et ce seront ses successeurs, ce seront les Évêques de Rome qui recueilleront, après sa mort, l’héritage magnifique que lui avait laissé le Seigneur Jésus.

Et ensuite, l’histoire de l’Église. La promesse de Jésus à Pierre n’a cessé de se réaliser. C’est bien sur cette pierre romaine que l’Église a été édifiée. Battue de tous les orages, déchirée de luttes, accablée de tristesses, jamais elle n’a cessé de maintenir l’intégrité de la doctrine ; jamais elle n’a failli à son rôle de gardienne de la foi ; et jamais en fin de compte, elle ne s’est trouvée vaincue, malgré les assauts furieux qu’elle a subis. « Mille fois elle a été à la veille d’une destruction universelle ; et toutes les fois qu’elle a été en cet état, Dieu l’a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C’est ce qui est étonnant, et qu’elle s’est maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans » (Pascal, éd. É. Havet, XI, 5 bis, t. I, p. 72).