Nous franchissons successivement l’oued Tafelamine, deux branches de l’oued Tasouni et enfin l’oued Tehennet, qui aboutit à l’oued-Ireren. Nous venions de descendre au fond de ce dernier, lorsque nous fûmes surpris par un violent orage, qui nous força à chercher un refuge sous une roche surplombante. Mouillés jusqu’aux os, sans feu, sans autre nourriture que des dattes, nous passâmes une triste nuit sous notre toit de pierre. Othman, qui connaissait bien le danger de ces averses, craignait qu’une crue subite ne vînt emporter nos chameaux et tout le reste. La pluie ne cessa qu’au matin.

A six heures du matin, nous escaladons péniblement la paroi de roc, et, bien que les Touareg se soient eux-mêmes chargés de tous les bagages, nos malheureux chameaux tombent plusieurs fois. On ne saurait croire ce dont ces bêtes sont capables dans la montagne ; un mulet en ferait à peine davantage. Enfin arrivés en haut, nous leur rendons leurs charges, et les braves animaux fatigués reprennent la marche avec lenteur. Encore quelques passages difficiles — nous croisons l’ouadi Azet — et nous prenons une demi-heure de repos ; nous n’avons plus d’obstacles à franchir. Devant nous, la Hamada déroule de nouveau sa surface monotone à l’infini.

A 4 heures, nous faisons halte dans l’oued Edjef-n-amouni dont le vaste lit est couvert de tamarix magnifiques ; ces arbres y réussissent mieux qu’ailleurs, et les Touareg viennent se fournir ici de bois de lances.

5 nov. — Nous quittons l’oued, où nous avons rencontré quelques Imrhad, qui veulent mener leurs troupeaux de chèvres dans le voisinage de Ghât.

Nous continuons à traverser le morne Tasili, à peine accidenté par quelques légères dépressions et quelques broussailles. C’est ici que le Targui se sent à l’aise. Son œil de lynx découvre l’ennemi à des distances prodigieuses, et, si la lutte est inégale, sa rapide monture l’emporte comme le vent à travers les hamadas pierreuses. Othman m’assure qu’il oserait se risquer au cœur du pays ennemi, car il sait bien qu’aucun mehari ne gagnerait de vitesse la bête qu’il monte en ce moment. Tandis que la lenteur de mon chameau me serait fatale ; mes compagnons pourraient rapidement se mettre hors de péril, mais moi je suis en quelque sorte cloué au sol ; c’est pourquoi, me dit Othman, son bon mehari lui serait inutile, car jamais il ne m’abandonnerait pour fuir. Heureusement que je n’ai pas eu à faire l’expérience de sa fidélité !

Le vaste horizon ne nous révèle rien de suspect, et c’est en chantant que mes Touareg cheminent sur la hamada. Ce sont surtout des chants de guerre, la plupart pleins de mélodie. Othman se met à chanter dès qu’il a l’espace devant lui ; dans la montagne, au contraire, il marche silencieux, tout yeux et tout oreilles, et évite de faire le moindre bruit.

Nous arrivâmes à Tintorha au soir. Depuis quelques jours, mes forces déclinaient visiblement, car les continuelles visites des Touareg au début de notre voyage avaient bien vite réduit nos provisions à quelques dattes et un peu de biscuit, nourriture absolument insuffisante à la longue. Mouillé jusqu’aux os à diverses reprises, sans que nous eussions pu nous sécher en allumant du feu, j’étais devenu si faible, que mes Touareg étaient obligés de me hisser sur mon chameau. A Tintorha, ma fatigue devint telle, que je restai plusieurs jours étendu entre des roches qui m’abritaient contre le vent froid de la nuit.

Par bonheur, des parents d’Othman campaient ici, et ils me soignèrent de leur mieux. Ils m’avaient décidé à boire du lait de chamelle, ce qui n’avait fait qu’aggraver mon état. Sur ma demande, ils me firent alors un fort bouillon de viande de chèvre, qui donna de suite les meilleurs résultats. A partir de ce moment, ces braves gens ne se lassèrent pas de m’en fournir. Il me suffisait d’un signe pour les faire accourir, et même la nuit, l’un d’eux se mettait toujours à mon service. Je me rappellerai toujours avec une profonde gratitude les bons soins que j’ai reçus de ces pauvres[65] Touareg.

Le 9 novembre, j’étais redevenu assez fort pour remonter sur mon chameau. Amma nous avait quittés, car il avait sa famille dans le voisinage ; mais nous avions pour compagnon un frère d’Oufenaït, cheikh des Imanghasaten. Le 10, à la source d’Ihanaren, nous apprîmes par un Targui qu’Ikhenoukhen avait encore changé d’avis, et que la razzia devait avoir lieu. Othman reçut cette nouvelle avec enthousiasme, et n’avait plus qu’une idée : aller à Ghât pour prendre part à l’expédition avec ses amis. De mon côté, j’avais hâte de retrouver ma bonne maison de Ghât et une nourriture plus substantielle ; nous tombâmes donc d’accord de continuer notre route pendant toute la nuit.

Nous reprîmes donc la marche à travers les plateaux mornes qui s’étendent à l’ouest des dunes de Ghât. Un brouillard automnal voilait le paysage et bornait la vue, en dépit du ciel resplendissant d’étoiles. Au petit jour, les brumes se levèrent, et nous découvrîmes les cimes des palmiers de Tounine. Quelques heures plus tard, nos chameaux s’agenouillaient devant les portes de la ville. Mon serviteur, à qui l’on avait prédit que je mourrais de la main des Hoggar, m’accueillit avec joie en remerciant Allah de mon heureux retour.