A midi, nous découvrîmes pour la première fois de l’eau dans le lit de la rivière[60]. Nous avancions avec précaution pour ne pas effaroucher les sauriens, qui, au dire de mes compagnons, éventent l’homme avec une finesse d’odorat remarquable. Nous fîmes halte au milieu de l’oued, en plein fourré, car Othman regardait avec inquiétude du côté du plateau, où il soupçonnait la présence des Hoggar.

Nous allâmes à pied jusqu’au bas de la berge, à un endroit où le lit rocheux de l’ouadi conservait quelques grandes flaques d’eau. Je vis en effet tout autour de ces mares des traces nombreuses de pattes de crocodiles : elles étaient si nettement imprimées dans la vase, qu’on reconnaissait même les écailles dont la partie interne est revêtue. La patte de devant laisse une empreinte qui a presque la forme d’une étoile, tandis que celle de la patte postérieure ressemble assez à celle d’un pied d’enfant. Les trois orteils du côté externe n’ont pas laissé d’empreinte de griffes[61]. Au pied de la berge en surplomb s’ouvraient des galeries nombreuses où les monstres ont l’habitude de faire la sieste. Mais c’est en vain que les Touareg essayèrent de les chasser de leurs retraites à l’aide de longues perches. Je remontai plus haut jusqu’à une deuxième et à une troisième mare ; partout on trouvait des traces fraîches, mais les animaux restaient invisibles.

Il paraît qu’on trouve en amont des rhédir bien plus considérables, où se tiennent les plus grands crocodiles (les traces que j’ai vues sont celles d’animaux de 5 à 6 pieds).

Je fis l’impossible pour décider mes compagnons à avancer encore, pour arriver à en voir au moins un ; mais la crainte des Hoggar fut la plus forte, et les deux Touareg me pressaient de retourner en arrière. Ils ne voulurent même pas camper où nous étions, et cherchèrent un endroit plus caché, où les gens de la hamada ne pourraient pas nous apercevoir.

Bien que je n’aie donc pas réussi à voir un crocodile de mes yeux, leur présence dans la partie supérieure de l’oued Mihero ne peut faire de doute. Il n’y a pas de lac Mihero, car même ces mares plus considérables de l’amont, auxquelles les Touareg donnent le nom de bahar, ne sont pas autre chose que des creux du lit de la rivière, qui conservent toujours un peu d’eau. Les Touareg assurent formellement que l’oued ne s’élargit pas en bassin lacustre, et que l’eau est ainsi répartie le long de son parcours.

Les crocodiles se nourrissent des nombreux poissons que j’ai vus nager dans les mares. Après une longue pluie, les mares sont remplacées par un courant d’eau vive, qui amène les crocodiles à descendre en aval ; dès que les eaux baissent, ils se réfugient dans les cuvettes les plus profondes. On dit qu’il n’y a plus de crocodiles en amont d’Ahérer.

Le voyageur qui pourrait séjourner pendant quelque temps dans l’oued Mihero y trouverait certainement une faune et une flore bien plus riches que celle qu’on a coutume d’observer dans cette région[62].

2 novembre. — Nous quittons la verte rivière et nous reprenons la direction de l’est, ayant à gauche une ligne continue de montagnes, à droite la hamada et quelques collines. Nous suivons la rive droite de l’oued Nasaret, qui vient du flanc nord de la montagne du même nom. Nous faisons halte dans l’oued Tesorar, affluent de l’oued Tafelamine.

3 nov. — Nous croisons l’oued Igargar-Mellen, au point où il se détourne vers le nord. Peu après nous descendons dans une gorge profonde — une ramification de ce même oued — où nous sommes étonnés de trouver autant de verdure : toutes ces vallées encaissées sont infiniment plus fertiles que les couloirs superficiels toujours exposés au vent[63].

Ici l’amateltel[64] tapisse les parois de roc, et des bouquets de lauriers-roses tout couverts de fleurs alternent avec des telokat à baies comestibles (syconium), que je vois pour la première fois. Si l’on considère que je n’ai pu observer qu’en passant les plantes qui se trouvaient sur mon chemin, et que je n’en ai pas moins rencontré tant d’espèces nouvelles, quelles découvertes n’est-on pas en droit d’attendre de l’exploration méthodique de ce massif central du Sahara ! Puisse-t-il être bientôt possible de parcourir ces vallées en toute sécurité ! Mais en ce moment il nous faut passer en toute hâte, car l’ennemi peut paraître à tout moment.