Un second bassin était situé à quelques mètres de là, près de la rive gauche de l’oued. Ici encore, on entendait les bouillonnements de l’eau au milieu des roseaux, et même des coassements de grenouilles ; seulement le sol marécageux était si peu consistant que je dus renoncer à pénétrer plus avant.

Il paraît qu’il existe encore plusieurs sources analogues, mais quelques-unes sont ensablées et suintent à peine, tandis que d’autres se cachent dans des fourrés impénétrables. On me dit qu’il existe en amont une source froide nommée Inholar.

Nous ne nous étions arrêtés que juste le temps nécessaire, et nous continuâmes à remonter la rivière. Je remarquai un mur de 15 de pieds de long, bâti en pierres brutes, sans mortier, qui semblait avoir formé une enceinte oblongue. Les Touareg me dirent que les Jabbaren l’avaient bâti pour y dormir. Tout à côté est la source dite des Imanghasaten, qui jaillit d’une terrasse basse formée d’un grès différent. L’eau suinte également en un point situé au bas de cette terrasse. La source supérieure a des bulles de gaz ; l’eau en est sensiblement salée.

Des gazelles vinrent à passer ; je tirai sur l’une d’elles qui tomba, mais se releva presque aussitôt. Othman, la lance levée, la poursuivit sans pouvoir l’atteindre. Je continuais mon chemin, lorsqu’à ma grande surprise j’aperçus un troupeau de chèvres qui, dans leur effroi, se pressèrent les unes contre les autres et firent front contre moi. Aucun berger n’était visible, bien que deux sacs de dattes fussent suspendus tout près de là à une branche d’acacia.

Othman devina de suite que mon coup de fusil avait effrayé ces gens qui ne pouvaient évidemment attendre que des Hoggar. C’est pourquoi il se mit à agiter son burnous blanc au bout de sa lance, en criant aussi fort que possible : el afia ! el afia[58] ! Mais il n’obtint aucun résultat : personne ne se montra. Le roc ne conservait aucune trace de pas. Je m’étais réjoui de manger de la viande fraîche, dont j’étais privé depuis longtemps, et j’espérais pouvoir acheter une chèvre ; nous fîmes donc halte dans un petit ouadi, non loin de la source, et nous attendîmes avec impatience le retour du berger fugitif.

Enfin j’aperçus, à l’aide de ma longue-vue, un homme qui guettait derrière une roche, tout au haut de la montagne. Il ne descendit pas, malgré nos appels : évidemment les Hoggar ont la réputation de ne pas tenir leur parole ; seulement sa femme apparut tout à coup en parlementaire dans une direction tout opposée[59]. Immédiatement, Othman abaissa son voile sur sa figure, tandis que la femme, se cachant à demi le visage d’un pan de son vêtement, s’asseyait sur une pierre. Othman s’accroupit à terre à quelque distance, et ce fut ainsi, en détournant la tête, qu’ils commencèrent de loin la conversation. Il en résulta que le berger, au bruit de mon coup de fusil, et à la vue d’un cavalier voilé qui galopait la lance levée, n’avait pas douté de l’arrivée des Hoggar, et avait cherché son salut dans la fuite. Lorsque l’homme vit, du haut de son observatoire, que sa femme nous quittait, il descendit lentement par un grand détour et vint nous saluer.

Aucun de mes Touareg n’eut l’idée de se moquer de sa frayeur, et, bien que ce ne fût pas un noble, on garda toujours vis-à-vis de lui une certaine réserve. Plus tard, je demandai à Othman si, en cas d’absence du berger, il ne se serait pas cru le droit de tuer une chèvre, quitte à indemniser à Ghât le propriétaire du troupeau : « Personne n’oserait, répondit-il, car aucune femme ne voudrait plus nous regarder ! »

Le soir, le fils du berger nous apporta une calebasse remplie de viande pilée, mais comme on y avait ajouté du lait aigre, je ne pus y toucher.

Nous partîmes le lendemain, 1er novembre, de bonne heure, pour remonter la rive gauche de l’oued dans la direction du sud. Une blanche traînée de dunes était adossée à gauche, au flanc d’une montagne. A 9 heures nous arrivâmes à un monticule couvert de roseaux et entouré de restes de murs, au milieu desquels se trouvait un bassin rempli d’eau. Cette source porte le nom de Djogog. Les murs étaient faits de gros cailloux cimentés avec de l’argile, et avaient d’un à deux pieds d’épaisseur. Le tout avait la forme d’un carré d’environ dix pas de côté. Dans le voisinage se trouvent des enceintes modernes de pierres sèches que les bergers ont élevées pour parquer leurs troupeaux, et qu’un étranger prendrait aisément pour des ruines.

Le pays devenait plus plat, les montagnes s’écartaient les unes des autres, et à droite, à côté du mont Nasaret, nous apercevions la hamada. Nous traversâmes alors l’oued Mihero, élargi à cet endroit par le confluent de plusieurs rivières, et nous suivîmes la rive droite. Partout on voyait les traces irrécusables d’une ancienne crue : des touffes d’herbes accrochées aux buissons ou des débris de bois et de branches déposés le long des rives. On me disait que les crocodiles descendent quelquefois jusqu’ici.