18 nov. — Othman est revenu et m’aide à revoir mon journal de route.

Je me suis coupé la barbe, ce qui passe ici pour un gros péché ; je vais être obligé de me voiler la figure à la façon des Touareg.

On parle de négociations de paix, dont un marabout de Djanet[68] a pris l’initiative. Tout le monde souhaite qu’elles aboutissent, car par suite de ces razzias perpétuelles, toute sécurité a disparu. Peut-être pourrai-je alors pénétrer quand même dans le pays des Hoggar, en prenant l’Aïr pour point de départ.

19 nov. — J’ai rendu visite au gouverneur Safi, son accueil a été des plus aimables ; je dois beaucoup à cet homme, qui fait pour moi tout ce qu’il peut. Il me raconte que, dès mon retour du lac Mihero, le cheikh a recommencé à faire valoir ses prétentions et proféré des menaces. Safi lui a répondu : « Tu peux tuer quelqu’un, c’est vrai ; mais sois sûr que si tu commets un acte de violence contre mon hôte, je serai demain sur ta trace, et qu’avec les Arabes du Fezzân, je tuerai cent hommes pour venger celui-là[69] ». Il paraît que le cheikh s’est éloigné sans dire un mot. Safi croit que je pourrai aller dans l’Aïr avec la grande caravane, et qu’une recommandation du sultan d’Agadès pourrait me valoir la protection du chef des Aouélimiden qui me mènerait en sûreté à Tombouctou. La caravane part dans quinze jours. Je ne puis aller au Soudan qu’en compagnie des Kel-Guérès ; à Tombouctou, qu’avec l’aide des Aouélimiden. La route à l’ouest d’Agadès traverse des pays nouveaux et de grand intérêt ; peut-être pourrai-je aussi m’avancer de Tombouctou jusqu’à Ségou.

J’entends dire que les Hoggar désirent vraiment la paix. Safi veut qu’elle soit conclue par l’intermédiaire de l’autorité turque, ce que les Hoggar veulent précisément éviter ; ainsi tout est remis en question. Je prévois que les Hoggar seront de plus en plus sous l’influence de Ghât, c’est-à-dire des Turcs, car ceux-ci n’ont qu’à envoyer les Arabes du Fezzân dans l’Ahaggar pour amener les Hoggar à composition. Cette razzia opérée avec des chevaux dans un pays si désolé et si lointain[70] est un précieux enseignement pour les Français ; elle leur apprend ce qu’on peut faire au Sahara avec de la cavalerie légère[71].

20 nov. — Visite à Safi, chez qui j’ai fait la connaissance du fils de Toufik. Celui-ci va d’abord à Djanet chez son père, qui a entrepris des négociations avec les Hoggar. Safi prétend qu’en sa compagnie j’arriverais en sûreté à Agadès. Malgré son teint noir[72], ce jeune homme a des traits tout à fait européens et une physionomie sympathique ; mais il veut partir déjà dans trois jours, et je suis obligé d’attendre la caravane du Fezzan pour acheter du grain.

Pendant que j’étais chez Safi, survint Ikhenoukhen qui se mit à parler en targui. J’ai su ensuite que le Kel-Ouï lui a demandé si j’étais musulman ; c’est à cette condition seulement qu’il veut m’emmener dans l’Aïr : Ikhenoukhen a répondu affirmativement. Oufenaït est arrivé ensuite, et je suis sorti avec lui ; je lui ai demandé ce qu’il serait disposé à faire au cas où un Anglais ou un Allemand le prierait de venir le chercher à Ghadamès ; il s’est déclaré prêt à le guider, et m’a assuré que dans ce cas Ikhenoukhen n’aurait rien à dire ; par contre, tout Français devrait s’adresser à Ikhenoukhen, c’est-à-dire lui payer l’aada.

Cet après-midi, Othman s’est dit également disposé à venir chercher des voyageurs à Ghadamès. Si un Français voulait se mettre sous sa protection, dit-il, il n’aurait qu’à se faire passer pour un Anglais ou un Allemand, et pourrait alors venir même par Ghadamès sans qu’Ikhenoukhen puisse élever de prétentions[73]. Les Touareg demandent aux voyageurs chrétiens une aada de 100 thalers[74].

Ce soir, visite de Hassan de Tounine, qui vient chercher des remèdes pour son oncle Mahadi. Je lui fais part de mon intention de m’affilier à l’ordre des Senousiya ; il m’approuve fort, en me disant qu’il ne faut que deux jours pour cela ; il va en parler à Mahadi[75]. Le soir, je suis allé chez Dedekora, qui m’a également conseillé de m’affilier à un ordre religieux ; j’en recueillerais les avantages surtout au Soudan, auprès des fanatiques khatas. J’ai donné comme motif que pendant mon périlleux voyage au Mihero j’ai fait ce vœu, si je devais revenir sain et sauf. Dedekora m’a conseillé de faire avant de me coucher quelques ablutions et quelques prières, et de faire ensuite ce que j’aurai trouvé bon dans mon sommeil. Je compte lui dire que j’ai rêvé que j’appartenais à deux ordres, celui de Senousi et celui de Mouley Taïeb ; mes amis de Tounine sont du premier, et Dedekora du second. Le premier me sera très utile au Soudan ; le second, pour un voyage à Tombouctou.

22 nov. — J’ai pu sortir ce matin. Chez Safi, j’ai assisté à une discussion importante. Ikhenoukhen était présent avec Oufenaït qui parlait avec une grande violence, tandis qu’Ikhenoukhen ne cessait de l’exhorter au calme. Il y avait encore un envoyé d’Abd-el-Kader, le cheikh d’In-Salah. Voici ce dont il s’agissait : Les gens d’Ikhenoukhen ont pris aux Hoggar beaucoup de chameaux dans le voisinage du Touât, et enlevé du même coup un certain nombre de chameaux touatiens : ce sont ceux-ci que réclame Abd-el-Kader. L’autorité de ce chef est grande[76].