23 nov. — Safi est malade, et a fait défendre sa porte ; Ahmed, son secrétaire, l’est aussi. Cette fièvre vous affaiblit très vite et ne cède pas facilement à la quinine. Demain arrivera du Fezzân une caravane de grain et d’orge, ce dont il y a ici grande pénurie. Quant aux dattes, on n’en a pas du tout en ce moment ; on en attend du Fezzân.
Cet après-midi, j’ai la visite d’Abd-el-Kader de Ghadamès, qui me demande un remède pour les maux de dents et me parle de ses voyages. Il a vu à Ghadamès les deux voyageurs français[77] et les avait avertis, dit-il, mais ils ne l’avaient pas cru, parce qu’ils avaient une entière confiance en Ikhenoukhen. Cet homme a été en Europe, et sa conversation et son caractère me déplaisent. Je ne me fie pas à lui.
24 nov. — Safi, très malade, ne reçoit pas. Longue visite du fils de Toufik ; il est très curieux et s’intéresse à tout ce que je lui montre ; mais il est très ignorant lui-même, même au sujet de son propre pays : ainsi il n’a pas pu me dire si l’on y trouve ou non des associations religieuses[78]. Il m’a dit qu’on y chasse le lion et l’autruche à cheval, et que les léopards sont également nombreux. Il ne connaissait pas le nom targui qui désigne le crocodile, parce que dans l’Aïr on l’appelle autrement ; en général, j’ai remarqué que bien des noms de plantes et d’animaux cités par Duveyrier font place à d’autres termes dans l’Aïr ; ceux-ci sont sans doute empruntés à la langue haoussa.
25 nov. — J’ai apporté à Safi des pilules de quinine ; il les a acceptées avec reconnaissance. J’ai fait avec Othman la revision de mon herbier, pour apprendre les noms indigènes.
26 nov. — Rendu visite à Safi délivré de sa fièvre. En ville, il y a grande disette de vivres, et chacun se presse autour du cheikh-el-bled, qui fixe les prix de vente des arrivages du Fezzân, sans doute pour éviter que les indigents ne reçoivent rien. On nous a donné deux kel d’orge pour 23 piastres, et c’est là une grande faveur.
27 nov. — Safi me parle en termes très flatteurs des gens de l’Aïr, notamment de Hadj Bilkhou. De chez lui je vais chez Dedekora, à qui je reproche de ne plus venir me voir, il s’excuse en invoquant ses affaires. Au sujet de mon affiliation, il me conseille l’ordre de Mouley Taïeb, et pourtant lui-même fait partie des Madaniya. Il croit que cela ne fera aucune difficulté. Je veux donc m’affilier à cet ordre et à celui de Senousi. Malheureusement mon ami Hassan de Tounine n’y met aucun empressement ; je n’ai pu le voir lors de ma visite au village. Dedekora me conseille d’aller chez le kadi et de renouveler l’acte de foi en présence de deux témoins, puis de faire deux rikaa à la mosquée ; le kadi me donnerait alors une attestation écrite.
28 nov. — Je suis allé chez le kadi : c’est un homme au teint foncé et aux manières communes. J’ai amené la conversation sur le terrain médical, ce qui m’a été très avantageux, car le kaïd est presbyte et n’y voyait presque plus, faute de lunettes. Je suis allé chez moi, et j’ai eu la chance de trouver des verres appropriés, qui lui ont pour ainsi dire rendu la vue, et ont fait de lui mon meilleur ami.
29 nov. — Dedekora me dit que si le kadi ne me demande pas de dire la formule, je puis sans autre retard m’affilier à un ordre religieux. Je vais à Tounine voir le chérif, mais je ne trouve que mon ami Hassan, qui me conseille d’entrer d’abord dans l’ordre de Mouley Taïeb, ce qui est plus facile, car il me serait trop difficile, d’après lui, de suivre simultanément les prescriptions des deux confréries. J’ai l’impression que le chérif n’approuve pas ou même veut empêcher mon affiliation aux Senousiya ; du moins Hassan a-t-il laissé échapper cette parole : « Le chérif est d’avis que tu n’entres que dans l’ordre de Mouley Taïeb ». Peut-être cependant ne trouve-t-il pas bon d’appartenir à plusieurs ordres, parce qu’on ne peut suffisamment se consacrer à chacun d’eux[79] ? Je vais prendre des informations.
Au retour, je fais une visite au cheikh, sur le conseil de Hassan. Il a gardé une attitude convenable ; mais ensuite, Hassan m’a raconté qu’il attend toujours encore un cadeau et a même déclaré que, sinon, je n’arriverais pas au Soudan. Il craint que je ne sois un parent de Mlle Tinné, et ne puisse le dénoncer à Stamboul et lui causer des désagréments.
Dedekora s’est malheureusement bien refroidi ; il ne s’empresse pas de me faire entrer dans l’ordre de Mouley Taïeb, bien qu’il sache combien j’y attache d’importance.