J’ai assisté cet après-midi, chez le kadi, à un procès où le marchand Abd-el-Salam était plaignant et le prévenu un esclave. L’esclave avait déjà reçu la bastonnade, mais de façon très modérée ; je suppose qu’il avait attendri les soldats avec de l’argent. Le kadi a jugé avec une grande équité, bien qu’Abd-el-Salam, arguant de ses hautes relations, réclamât une peine sévère. L’esclave s’en est tiré avec la menace qu’on lui couperait les mains si on l’y reprenait.
Rencontré mon ami Hassan, qui m’avertit de ne pas aller en ce moment à Tounine ; je soupçonne là-dessous une menace du cheikh Eg-Bekr, qui attend en vain des présents.
1er décembre. — Le frère de Hassan est venu me chercher de la part d’El-Mahadi, qui m’attend à Tounine. J’apprends que mes soupçons étaient fondés : le cheikh a juré que, si je ne lui donne pas 50 thalers et un burnous, je n’arriverai pas vivant au Soudan. Mahadi m’a montré une série de médicaments et de poisons qu’il a rapportés de Tunis.
Le kadi continue à me traiter avec considération, mais il a admiré aujourd’hui mon burnous de façon fort suspecte : il me faudra sans doute en faire le sacrifice ; peut-être déclarera-t-il alors que je suis un vrai croyant, et m’en donnera-t-il l’attestation écrite.
J’ai eu ce soir une affaire désagréable avec Ikhenoukhen, qui était assis avec quelques amis près de la route, et qui, me voyant passer, s’est permis de demander à haute voix où donc allait le kafir[80]. Je n’ai pu m’empêcher d’aller à lui et de lui reprocher sa conduite ; je lui ai dit que c’était doublement malhonnête de la part d’un homme de son rang et de son âge. Les assistants ont voulu me faire croire que j’avais mal entendu, mais ils m’ont dit aussi que je n’étais pas sage de parler avec cette franchise. Je crois, au contraire, qu’il n’est pas mauvais de leur montrer que je ne crains pas leurs jugements.
J’ai fait malheureusement une petite bévue à la mosquée, j’ai commencé la prière lorsque le prêtre avait déjà pris la parole, ce qui a excité la gaîté de quelques personnes. Dès que j’ai vu mon erreur, je me suis assis tranquillement. Il est absolument nécessaire que je me mette entièrement au courant de tous ces rites, et je n’en tiens que davantage à entrer dans une confrérie.
Demain, Dedekora doit enfin aller avec moi chez le mokaddem.
2 déc. — Arrivée d’une grande caravane du Fezzân avec des vivres. Toute la ville est en joie. Le kadi à qui je fais ma visite me raconte que les Djinn[81] lui ont dit dans son sommeil que je suis un vrai croyant et qu’il faut me protéger ; il me donnera donc des lettres de recommandation pour son ami le marabout Toufik, lors de mon départ.
Visite à Beschir, qui me reçoit froidement comme toujours. Je lui demande s’il pourra me donner de l’argent sur les lettres de recommandation que son frère m’a délivrées. Il prétend qu’il n’en a pas en ce moment : mensonge. Ainsi, malgré mes deux lettres de crédit, me voilà tout à fait abandonné, et il me faut chercher de l’argent, sous peine d’attendre bien des mois un envoi de Tripoli. Ce soir, visite du chérif, qui n’a pas non plus été très aimable.
Dedekora m’évite visiblement ; j’ai fini par le joindre dans la rue et l’ai questionné au sujet de mon entrée dans l’ordre de Mouley Taïeb ; il a répondu que le mokaddem me conseille de m’adresser au chérif. Ainsi une défaite, on ne veut pas m’admettre. L’amitié du kadi me devient d’autant plus précieuse. Je veux demander franchement à Safi, pourquoi tous mes amis s’écartent de moi[82]. Il est le seul qui se soit toujours montré bienveillant à mon égard. J’ai demandé au chérif où je devais aller pour apprendre à connaître un grand marabout, si je devais aller à Tombouctou, chez Bakkay, ou ailleurs ; il m’a recommandé Sokoto. Ce doit être un joli foyer de fanatisme !