3 déc. — J’ai rencontré aujourd’hui chez le kadi, un pèlerin de Chinguit[83], dont la physionomie m’a frappé : il ressemble à un Indou. Comme le kadi parlait de ma foi musulmane, j’ai vu distinctement un sourire moqueur sur les lèvres du pèlerin. Il n’en croit pas un mot. Il a beaucoup parlé de Nderen — sans doute Saint-Louis du Sénégal — et m’a dit qu’il y vient des caravanes de Tombouctou. Il me conseille de donner la préférence à la route de Sokoto, car les Aouélimiden ont tué beaucoup de ses compagnons[84].
5 déc. — Cet après-midi, visite à Abd-es-Salam, beau-frère de Safi. C’est un homme très agréable, à physionomie ouverte. Il est d’avis que je ne dois pas prendre la route directe d’Agadès à Sokoto, elle n’est pas sûre. Il vaut mieux gagner Kano en passant chez les Touareg Dougama[85] dont je n’aurai rien à craindre.
6 déc. — Des Kel-Ouï sont venus m’offrir de me louer leurs chameaux. Mais il me faudrait d’abord voir Safi seul à seul, ce qui est extrêmement difficile.
7 déc. — Tous mes efforts pour avoir avec lui une entrevue particulière ont été vains. Il m’a conseillé toutefois de retarder mon départ. Othman veut aussi me retenir ici, pour me mener dans le Hoggar.
Oufenaït me raconte que la partie de l’oued Mihero renfermant des mares à crocodiles s’étend sur trois jours de marche. Il appelle ce chapelet de petits lacs tarera ; on ne trouve de grands crocodiles que dans les plus vastes. Il ne tarit pas en éloges au sujet de ces vallées, qui sont celles où il habite avec ses gens en temps de paix[86].
8 déc. — Revu chez le kadi le pèlerin de Chinguit, qui m’a accompagné à la maison, où je lui ai montré mon koran et ma carte. Il connaît les chiffres européens, mais non les chiffres arabes. Il me nomme un chrétien, John Nicola, pour qui il témoigne beaucoup d’attachement ; il n’a pas, dit-il, de meilleur ami à Nderen. D’après lui, le pays situé au sud de Chinguit se nomme Al ; toute la région au sud du Baghena appartient au sultan de Ségou. Lui-même a été dévalisé par les Touareg entre Chinguit et Tombouctou, de sorte qu’il a dû continuer sa route en mendiant. On semble l’avoir largement secouru dans le Kano, car il en parle avec enthousiasme. Il a trouvé les Aouhen[87] moins généreux. Je lui ai fait présent d’un grand morceau de mousseline neuve, ce dont il a paru fort satisfait.
9 déc. — Les nouvelles au sujet de la paix deviennent plus favorables. Ahitaghel[88] a écrit une très belle lettre à Ikhenoukhen, disant qu’assez de braves gens sont morts des deux côtés et que la lutte a assez duré ; que du dehors, les Français, les Turcs et les Tibbous regardent les Touareg et se réjouissent de les voir se déchirer et s’affaiblir ; qu’il vaut donc mieux faire la paix. Mais il ne fait pas cette proposition par crainte, car, même avec l’aide des Turcs, Ghât ne peut rien contre lui, et les Arabes pas davantage ; mais son cœur se fend à l’idée que les Touareg se détruisent les uns les autres et ouvrent leur pays à l’étranger. Il propose que les notables se réunissent dans la plaine d’Admar près de Djanet, et fassent une assemblée à laquelle assisteraient aussi trois cheikhs de l’Aïr et le chérif de Tounine.
C’est Mahadi qui m’a fait part de cette nouvelle. Il croit que je pourrai très bien voyager chez les Hoggar, si la paix est faite ; mais il ne me promet pas catégoriquement de m’accompagner : il voudrait évidemment se faire payer très cher.
10 déc. — J’ai vu deux chérifs de la Mecque qui sont en route pour le Soudan et ont rendu visite à Safi. Ces pèlerins passent ici pour aller s’établir chez les chefs soudanais qui leur donnent de riches aumônes.
J’ai donné au kadi un beau burnous noir qu’il m’avait demandé sans détour ; il me gratifie en échange d’un talisman long de 7 pieds, qu’il a rédigé et que je suis obligé de porter dans mon turban.