11 déc. — Visite d’Othman, qui a acheté un nouveau sabre et me demande de l’argent, je suis obligé de répondre par un refus, car ces demandes pourraient devenir périodiques.
12 déc. — J’ai écrit toute la journée. J’ai terminé mon rapport à la Société de géographie, jusqu’au moment de mon retour à Ghât. Je remets à plus tard le récit de mon excursion à Markharéré[89], pour que ceci au moins soit publié.
13 déc. — Cet après-midi, comme je causais devant la maison de Safi avec beaucoup de personnes, deux jeunes gens m’ont appelé kafir en passant. Je les ai suivis jusqu’à leur maison et les ai invités à se rendre avec moi chez le kadi. Celui-ci leur a fait une semonce sévère et a ordonné au gendarme de les mener en prison et de les bâtonner. Comme ces jeunes gens sont proches parents de Safi, cet ordre leur a fait peu d’impression, mais Safi a confirmé la sentence, ce qui les a bien étonnés. Ce sera une bonne leçon, et je crois que personne ne m’appellera plus kafir. Le kadi a proclamé partout que je suis musulman, et que quiconque m’appellerait kafir commettrait un grave péché et tomberait sous le coup de la loi. Cela a fait bon effet, au moins à l’extérieur[90].
14 déc. — Les deux jeunes gens qui sont frères de Safi, ont passé la nuit en prison et ont dû payer chacun 5 rial d’amende. Le kaïmakam les a vertement tancés devant tout le monde ; on dit même qu’il leur a administré une correction en particulier. J’ai voulu aller voir Safi ce soir, pour lui exprimer mes regrets de n’avoir pas su que c’étaient ses frères et de n’avoir pas évité cette scène désagréable, mais j’ai trouvé la porte close. J’espère qu’il ne me gardera pas rancune.
15 déc. — Aujourd’hui, visite de Hassan-el-Mahadi de Tounine. Il a été chez Sammit, où il a trouvé mon domestique Staoui et le cheikh Eg-Bekr, échangeant des gros mots, parce que le cheikh m’avait appelé kafir et l’avait traité, lui, de païen encore pire. Eg-Bekr a répété aussi qu’il me tuerait, lorsque je serais en route pour le Soudan. Il faut que l’autorité soit bien faible, pour que ce meurtrier puisse en pleine ville me menacer d’assassinat.
J’ai vu ce soir Safi, aussi aimable que d’ordinaire. Je crains que la paix ne se fasse pas de sitôt, personne n’en parle. Ikhenoukhen est parti pour l’ouadi Taneskrouft, à cause de ses troupeaux. Je me demande toujours si je dois rester ou partir.
16 déc. — Staoui a apporté ce matin une belle djoubba rouge au gouverneur, qui l’a acceptée avec bienveillance. En me promenant hors la ville, j’ai rencontré le chérif Mohammed, qui m’a appelé de loin et m’a demandé si j’allais au Soudan. J’ai répondu que j’hésitais encore, sur quoi il m’a conseillé d’attendre la paix, et d’aller ensuite avec lui chez les Hoggar. Je m’étonne que cet homme si orgueilleux m’ait parlé de la sorte.
J’ai été ce soir seul avec Safi pendant quelques minutes, et je l’ai questionné au sujet de ce projet de voyage chez les Hoggar. Il m’a dit que le chérif mentait, que personne ne pouvait tenter de me mener dans ce pays ; bien plus, il se passerait encore au moins un an après la conclusion de la paix, jusqu’à ce que les Hoggar revinssent se montrer à Ghât, et offrissent ainsi une garantie de leur sincérité. J’ai été étonné de le voir s’exprimer d’une façon si catégorique après m’avoir tant fait attendre. Il me semble avoir cru que je renoncerais entièrement à mon voyage.
17 déc. — Safi m’annonce que les Kel-Ouï vont partir avant la fête, de sorte qu’il faudra me préparer en toute hâte. Il est vrai qu’après la fête une troupe d’Ihadanaren[91] ira sous la conduite d’Ouinsig apporter des marchandises des Ghadamésiens dans l’Aïr. Ils passeront par Dider, ce serait une route très intéressante et nouvelle. Safi va prendre des renseignements. Je lui ai confié mon argent en le priant de me le changer ; c’est une faveur que je lui fais, l’or étant très recherché ici.
18 déc. — Safi me fait dire de me tenir prêt dans quatre jours. Il a trouvé des gens dignes de confiance et prêts à me conduire. Je dois me fournir d’orge et de farine, et me dépêcher, car, cette caravane une fois partie, il n’y aura plus d’occasion de voyager en sûreté, mais seulement de petites troupes de Touareg, à qui l’on ne pourrait se fier. Comment m’apprêter en si peu temps ?