J’ai rendu visite à Ouinsig, le cheikh des Ihadanaren, et j’apprends de lui qu’il existe vraiment un endroit nommé Anaï, à six jours dans l’est de Ghât ; lui-même y a été et dit que c’est un puits sur une hamada inhabitée. Il sait également qu’une ancienne route mène directement de Djerma par Anaï jusqu’à l’Aïr, et que la trace en est encore très reconnaissable ; mais il n’a pas entendu parler d’empreintes de roues, ni d’inscriptions ou de sculptures rupestres[218].
A certains passages que je lis du livre de Duveyrier, Ouinsig reconnaît que ses informateurs étaient des Oraghen ; il dit également que les Ihadanaren ne méritent plus la mauvaise réputation qui leur est faite dans ce livre, parce qu’ils se sont fort améliorés depuis.
24 août. — On me parle beaucoup d’un animal de grande taille appelé tirhès ou agolès dans l’Aïr, et adjoulé par les Touareg du Nord, et qui est répandu dans tout le pays depuis le Damergou jusqu’à l’Ahaggar. On dit qu’il ne se trouve pas au Soudan[219]. Tout le monde est d’accord à me le décrire comme un fauve très dangereux[219] ; c’est aussi le seul qui arrive à tuer l’autruche. Il la suit jusqu’au moment où elle ne peut plus lancer de ruades, et devient une proie facile pour son ennemi. On vend quelquefois de jeunes agolès à Agadès, où on les apprivoise, paraît-il, comme des chiens. Mais je n’ai pu m’en procurer un seul exemplaire.
26 août. — Des gens d’Azanarès viennent nous annoncer que la grande caravane se rassemble là-bas. Damboskori[220] a fait, dit-on, une incursion victorieuse jusqu’aux portes de Katséna, et emmené une masse de monde comme esclaves, de sorte que les Kel-Ouï prévoient une baisse de prix pour cet article.
1er septembre. — Une esclave originaire du Maradi vient me consulter pour ses rhumatismes ; elle est presque jolie et a de bonnes manières, mais les gens d’ici la regardent comme une sauvage, parce qu’elle vient d’un pays de païens.
2 sept. — On nous mande d’Agadès que Hadj Bilkhou veut faire la paix avec les Kel-Guérès. Il est très irrité contre le cheikh Bou-Bekr des Kel-Férouane, qui ne cesse d’avertir les Kel-Fadé et les Aouélimiden du moment où les gens du hadj Bilkhou sont absents de l’Aïr. Bilkhou voudrait que le sultan d’Agadès exerçât une sorte de contrôle sur ces gens-là.
Le forgeron m’apprend que les agolès pénètrent en été jusque sur les montagnes pour attaquer les troupeaux ; ils sont généralement en troupes de quatre ou cinq, ils ont le pelage rayé de noir et de blanc, mais le noir domine ; la tête est longue et étroite ; les canines sont très grandes ; la queue longue et foncée. Ils terrassent même les taureaux. Pendant les chaleurs, lorsque la pluie manque, ils se rapprochent des montagnes pour boire. Le forgeron les dit aussi dangereux que les lions. Ils sont exclusivement carnivores, et recherchent spécialement les cadavres[221].
4 sept. — Hadj Iata m’offre spontanément de me prêter de l’argent pour le voyage ; j’accepte avec reconnaissance. Les chameaux sont enfin arrivés ; nous partons cette nuit pour Zéloufiet.
5 sept. — Nous avons quitté Zéloufiet, non sans que le marabout Toufik m’ait encore fait parvenir du sucre et des dattes. Arrivée dans l’oued Tachouen, où notre troupe a fait sa jonction avec les autres caravanes qui nous attendaient.
Ici cesse, à vrai dire, le journal de route du voyageur. Refaisant son itinéraire d’aller en sens inverse, il s’est borné dès lors à jeter sur le papier quelques indications très brèves qui n’ont d’intérêt que pour la construction de la carte. Arrivé le 3 octobre à Ghât, il écrivit le soir un billet de quelques lignes ; le lendemain il était mort.