Retournant dernierement du Piedmont auec les bendes vieilles, pour auec ycelles me conduire au camp que vous dressez en Champaigne (Roy treschrestien) l’affection et amour paternelle ne permist que, passant pres de Lyon, ie ne misse tout hazard et danger en oubly, pour aller veoir mon petit filz et visiter ma famille. Estant là quattre ou cinq iours (pour le contentement de mon esprit) ce ne fut sans desploier mes thresors, et prendre garde s’il y auoit rien de gasté ou perdu. Mes thresors sont non or ou argent, pierreries et telles choses caducques et de peu de durée, mais les efforts de mon esprit tant en latin qu’en vostre langue françoyse, thresors de trop plus grand’ consequence que les richesses terriennes. Et pour ceste cause ie les ay en singuliere recommendation. Car ce sont ceulx qui me feront viure apres ma mort, et qui donneront tesmoignage que ie n’ay vescu en ce monde comme personne ocieuse et inutile. Reuoyant doncq mesdicts thresors, ie trouuay de fortune deux Dialogues de Platon, par moy aultresfoys traduicts et mys au net ; et pour ce que i’auois resolu et conclud en moy de mettre en lumiere certaines compositions par moy faictes sur la iustification de mon second emprisonnement, il m’a semblé bon d’y adiouster lesdicts Dialogues, veu que la matiere de l’vng n’y conuient pas mal (c’est asçauoir des Miseres de la vie humaine) et l’aultre est pour vous signifier que i’ay commencé et suys ia bien auant en la traduction de toutes les oeuures de Platon. De sorte que soit en vostre Royaulme, ou ailleurs (puisque sans cause on me deschasse de France) ie vous puis promettre qu’auec l’ayde de Dieu ie vous rendray dedans vng an reuolu tout Platon traduict en vostre langue. Bien est vray que si ie n’aymois vniquement le bien et honneur de ma patrie, ie ne me mettrois en telz et si excessifs labeurs. Mais encore qu’elle soit ingrate en mon endroict (ie la dy ingrate, veu que les administrateurs d’ycelle taschent de me fascher, et m’en deiecter sans aulcun forfaict) ie ne laisseray pour cela de l’enrichir et illustrer en tout ce qu’il me sera possible. Il est en vous, Syre, de mettre fin en ces miennes fascheries, et par vostre doulceur et clemence me donner cueur encores plus grand de poursuyure et mettre en effect mes bonnes entreprinses, quant au faict des lettres, tant latines que françoyses. Et de ce faire ie vous requiers et supplie treshumblement.
1544.
DV MESPRIS
ET
CONTEMNEMENT
DE LA MORT.
ARGUMENT
Ce dialogue de Platon n’est aultre chose qu’vne remonstrance diuine que Socrates faict à Axiochus, lequel auoit esté en son temps homme de grand’ sapience et vertu. Mais se trouuant à la mort, il se troubloit l’esprit, et ne demeuroit en sa grauité premiere. Or, ceste remonstrance de Socrates consiste en la probation euidente de l’immortalité de l’ame, et en la declaration des maulx qui sont en la vie humaine, desquelz maux nous sommes deliurez par la mort, et retournons au manoir eternel, où toute felicité et beatitude abonde pour ceulx qui auront vertueusement vescu.
LES INTERLOCVTEVRS
SOCRATES, CLINIAS, AXIOCHVS.
Partant vng iour de ma maison pour m’aller pourmeiner auec certains philosophes, et arriuant en vng lieu que l’on appelle Elissus, il me sembla entendre la voix de quelqu’vn criant à pleine gorge : Socrates ! Socrates ! Et ainsi que ie me tournoy pour regarder çà et là dont pourroit venir la voix dessusdicte, i’apperceus soubdainement Clinias, filz d’Axiochus, lequel couroit vers Callirhoës, auec vng musicien dict Damon et auec Charmides, filz de Glauco. L’vng doncq’ d’yceulx enseignoit l’art de musique, et l’aultre l’aymoit par vne grande familiarité, et estoit aussi aymé de lui. Or, voyant ces personnages, ie fus d’aduis de me destourner de mon chemin et leur aller au deuant, affin d’estre plustost ensemble. Et alors Clinias, pleurant à chauldes larmes, commença vng tel propos :
L’heure est venue maintenant, ô Socrates ! que tu doibs monstrer la sapience que chascun estime estre en toi. Car mon pere depuis vng temps a perdu toute sa force sans qu’on y pensast en rien, et peu s’en fault qu’il ne soit à ses derniers iours : surquoy il se tourmente fort, et est grandement desplaisant d’estre si près de sa fin, bien que par cydeuant il desprisast ceux qui luy vouloient faire peur de la mort, en se mocquant de leur propos auec fort bonne grace. Auance doncq’ vng peu le pas, Socrates, et le viens confirmer en quelque bonne opinion, selon ta façon de faire accoustumée, affin que vouluntairement il obeïsse à la loy de nature à laquelle il est contrainct d’obeïr par necessité, affin aussi qu’en ce fesant, et congnoissant ceste magnanimité en luy, i’aie plus grande occasion à l’aduenir de le reuerer et honorer en toutes choses.
Socrates. Tu ne me sçaurois requerir de chose loysible et honneste que ie ne fasse voluntiers pour toy, ô Clinias ! Combien doncq’ plus vouluntiers feray ie cela dont tu me requiers à present, veu que c’est office d’homme charitable et humain ! Cheminons seullement le plustost que nous pourrons. Car si la chose est ainsi que tu dys, il est besoing de se haster.
Clinias. Incontinent qu’il t’aura veu, ô Socrates ! ie suis certain qu’il s’en portera myeulx. Car il luy est aduenu souuent qu’apres auoir perdu le courage, il venoit par apres à le reprendre.