Socrates. Affin que nous fussions vers Axiochus plustost, nous passasmes par le chemin que l’on appelle Circamurum. Car sa maison estoit aupres de la porte qui est contre la columne des Amazones. Nous le trouuasmes doncq’ en assés bon sens et robuste de corps, mais non en telle viuacité d’esprit que de coustume, et qui totalement auoit affaire de consolation ; ce qui estoit facile à congnoistre, car il ne se faisoit que tourner çà et là dedans le lict, iettant gros souspirs auec abundance de larmes et certain bruict qu’il faisoit des mains, se les frappant l’vne contre l’aultre. Et lors, en le regardant, ie commençay à parler à luy en telz termes : Que signifie cecy, ô Axiochus ! En quel estat t’ay ie trouué ? Où sont les parolles magnifiques desquelles ie t’ay veu vser iadis ? Où sont les louanges de vertu que tu celebrois tant fort ? Où est la force et magnanimité de courage que l’on t’attribuoit plus qu’incredible ? Il semble que tu faces comme les souldards craintifs, lesquelz soubz la cheminée ou en bancquettant triumphent de causer et de se monstrer vaillants ; mais quand ce vient au combat, il n’y a rien plus mol ni plus effeminé que telz babillarts. Ne doibs tu soubdainement te proposer deuant les yeulx la loy commune de Nature, toy qui es representé tant grand en sçauoir et tant obeïssant à raison ? Toy (sans alleguer aultre cas) qui es né et nourri à Athenes, n’as tu iamais entendu ce dict commun : Sçauoir que la vie humaine n’est qu’vne peregrination, et que les sages la parfont ioyeusement, chantans chant de lyesse, quand par necessité ineuitable ilz approchent du dernier but d’ycelle ? Certes, les lamentations et regrets que tu fais sentent plus tost leur imbecillité feminine ou vne pusillanimité d’enfants, que la prudence et constance qui doiuent estre en vng homme de ton aage.
Axiochvs. Il m’est bien aduis que tu dis verité, Socrates ; mais ie ne sçay comme ce fait cela, que quand on approche pres du peril de la mort, le braue et magnifique langage par lequel on donnoit à entendre que l’on ne la craignoit aulcunement, s’en va peu à peu en fumée, et ne nous laisse aulcune asseurance. Ains vne crainte merueilleuse nous surprend tout à coup et nous vexe l’esprit de plusieurs imaginations qui nous font ietter telle ou semblable complaincte. Fault il (disons nous lors) que nous soions priués de ceste lumiere et de tant de biens de la terre ? Fault il que nous perdions tout sentiment et l’esprit mesmes ? Fault il qu’estenduz sur terre vous venions à pourrir en quelque lieu que ce soit et à estre conuertis en verms et en pouldre ?
Socrates. L’ignorance qui est en toy, ô Axiochus ! faict que ta conclusion soit mauluaise et impertinente. Car auec priuation de sentiment, tu te reserues sentiment. Par laquelle conclusion tu fais et dys des choses à toy contraires, n’ayant esgard aulcunement à telle contrarieté. Qu’ainsi soit, premierement tu gemis de ce que par la mort tu seras priué de tout sentiment, et puis tu te proposes vne douleur future, pour ce qu’apres ton trespas tu tomberas en pourriture, et que tu perdras tout plaisir et resiouyssance de la vie mondaine, comme si par la mort tu passois en vne aultre vie, et que par ycelle mort tu n’estois reduict en vne telle abolition de sentiment que tu estois deuant que tu fusses né. Car comme quand Dracon et Clisthenes gouuernoient iadis la Republique, tu n’estois en peine de rien (et aussi n’estois tu encores venu sur terre pour recepuoir quelcque accident ou fascherie) semblablement il t’en prendra ainsi apres la mort. Car il est certain que tu ne seras rien quant au corps, et par ainsi il ne pourra aduenir que tu ays aulcun sentiment de douleur. Pourquoy doncq’ ne recongnois tu ta sottise, pensant en toy que depuis que la separation du corps et de l’ame est faicte, et que depuis que l’esprit est retourné en son lieu propre (qui est le ciel) ce corps terrien, qui demeure en terre sans capacité de raison, n’est plus homme par apres ? Brief, tu dois tousiours auoir deuant les yeulx ceste resolution que l’homme consiste de l’ame et que c’est vng animal immortel enclos dedans vng tabernacle mortel ; duquel tabernacle Nature nous a enuironné, non sans grands maulx et fascheries. Et encores les biens que Nature mesmes nous eslargist en ce monde, sont occults et de peu de durée, entremeslés tousiours de plusieurs douleurs ; mais les maulx qui nous aduiennent sont soubdain de longue durée et pleins de toute tristesse : sçauoir est maladies, vlceres des membres les plus sensibles et aulcuns maulx interieurs, à l’occasion desquelz l’ame resentant douleur necessairement (car elle est espandue par touts les conduicts du corps), elle vient à desirer l’habitation celeste, et appelle grandement la participation des ioyes et lyesses de la vie supernelle. Doncques le depart de ce monde n’est aultre chose pour l’homme qu’vne permutation et changement de mal au bien.
Axiochvs. Si ainsi est que tu dys, ô Socrates ! et si tu estimes que la vie humaine ne soit que mal, pourquoy perseueres tu en ycelle, attendu que tu es vng inquisiteur et contemplateur des choses mondaines, et pour nous (c’est à dire la multitude du peuple) ne sommes à comparer à toy quant à l’intelligence de touts les mysteres de la nature ?
Socrates. Le tesmoignage que tu donnes de moy n’est pas veritable, ô Axiochus ! et en cela ton opinion est telle que celle des Atheniens, lesquelz pensent que, veu que ie cherche la raison de plusieurs choses, il ne se peult faire aultrement que ie n’en aye la notice et congnoissance. Mais tant s’en fault que ie congnoisse et entende les choses occultes, que ie vouldrois recepuoir ceste grace de Dieu, de pouuoir seullement congnoistre les vulgaires et communes. Quant aux poincts que ie t’ay proposés cy dessus, Prodicus (philosophe de sapience esmerueillable) me les a declairés aultresfoys, les vngs pour deux oboles, les aultres pour deux drachmes, et les aultres pour quattre. Car il n’enseigne personne sans argent, et a tousiours en la bouche ce prouerbe d’Epicharmus : Vne main frotte l’aultre : donne et prends ; voulant entendre par ces termes que toute peine requiert salaire. Doncques, ainsi que depuis vng peu de temps ledict Prodicus declamoit en la maison de Cassias, filz d’Hipponicus, il ameina tant de raisons sur l’infelicité et misere de la vie humaine, que ie fus induict de la mettre au renc des choses de nul pris en estime. Et pour te dire la verité, ô Axiochus ! des lors ie commençay à desirer la mort.
Axiochvs. Que disoit doncq’ ce philosophe ?
Socrates. Ie te racompteray vouluntiers ce qui m’en vient en la memoire. Quelle partie de la vie humaine (disoit il) est exempte de calamité ? Ne voit on pas comme l’enfant pleure incontinent qu’il est sorty du ventre de la mere, et comme il commence la vie par larmes ? De quelle fascherie n’est il assailli ? Car depuis sa natiuité il entre en telle misere, que tousiours il est affligé, ou de pauureté, ou de froid, ou de chaleur, ou de verges et de coups. Mesmement deuant qu’il puisse parler, combien de maulx endure il ? Lesquelz il desmontre par ses pleurs, et n’a aultre querelle de ses angoisses que le gemissement. Et apres qu’il est paruenu iusque au septieme an de son aage et qu’il a porté toutes les douleurs de son enfance, incontinent il a des gardes, des instructeurs de bonnes meurs et des precepteurs pour l’instruire aux lettres. Croissant plus oultre, et venant en l’aage d’adolescence, on luy baille des reformateurs de sa vie, des geometriens, des precepteurs en l’art militaire, et vng nombre infiny de maistres. Cela faict, commençant à auoir barbe, il entre en vne plus grand’ craincte et trauail d’esprit ; car il faut alors qu’il frequente les estudes et les lieux publicques de tout exercice honneste, ce qui ne se faict sans qu’il soit souuent battu et sans vne infinité de maux, tant est subiecte la ieunesse de l’homme aux precepteurs et instructeurs de vertu, lesquelz communement on eslit des plus graues, des plus seueres et rigoureux, pour mieux dompter et soubmettre au labeur l’impetuosité des ieunes gens. En apres, quand vng ieune homme est hors de ceste captiuité de maistres et de precepteurs, il entre encores en plus grand soucy et solicitude que deuant. Lors il fault qu’il delibere quel trein et quel estat de vie il veult suyure à l’aduenir : si que les fascheries qu’il a ia portées luy semblent vng ieu d’enfance au pris des labeurs et trauaulx qu’il se voit proposés pour le demeurant de sa vie. Car s’il est de grand’ race, il fauldra qu’il face mille entreprises de guerre, où sans fin il sera en danger de sa personne, recepura plusieurs playes et sera contrainct de vacquer incessamment au trauail des combats. Et s’il est de basse condition et estat mechanicque, il ne laisse pour cela d’encourir en mille peines et perturbations, tant du corps que de l’esprit. Et apres tous ces troubles, nous sommes tous ebahis que vieillesse nous surprend sans y penser, par la venue de laquelle se rencontre et s’amasse tout ce qui, selon Nature, est infirme et fragile en noz personnes. De sorte que si quelqu’vng n’a rendu sa vie bien tost, comme satisfaisant d’vne somme empruntée, Nature luy est tousiours à la queue, ny plus ny moins qu’vng vsurier qui demande l’vsure de son prest. Aux vngs elle oste la veue, aux aultres le sentiment des oreilles, et souuent tous les deux sentimens ensemble. Et si aulcun tarde vng peu trop à partir de ceste prison corporelle, Nature mesme le debilite, le tourmente de mille douleurs, et luy rend la plus grand’ part de ses membres inutile et caducque. Si que plusieurs, par la continuation de trop grand’ vieillesse, deuiennent hebetés de l’entendement, et sont deux foys enfans quant à l’imbecillité de l’esprit. Les dieux doncq’ congnoissans telz accidens (comme ceulx qui congnoissent parfaictement l’heur ou malheur des choses humaines) ostent incontinent de ce monde leurs mieulx aymés et fauoriz. Pour te le prouuer sur le champ, ie te veulx bailler l’exemple d’Agamedes et Trophonius, lesquelz, apres auoir esdifié le temple de Pythius Appollo, ilz luy feirent oraison que son plaisir fust de leur donner la meilleure chose qui puisse aduenir à l’homme. Leur oraison finie, la mort les saisit en s’endormant, et iamais ne se leuerent de là depuis. Semblable cas aduint aux prestres de Iuno Argiua. Car apres que leur mere eut faict sa priere à Iuno qu’elle les recompensast de ce que d’vng bon zele et affection (voyant les cheuaulx recreuz) ilz auoyent tiré le chariot où elle estoit en allant faire le sacrifice solennel à ladicte deesse, la nuict ensuyuant on les trouua morts au temple. Ce seroit chose par trop longue de reciter les escripts des poëtes par lesquelz ilz expriment tant bien les miseres de la vie, combien toutesfoys que l’on y pourroit prendre plaisir, veu que par leurs diuins oeuures ilz descripuent si proprement tout ce qui appartient à la vie de l’homme, et le descripuent comme s’ilz l’auoient entendu d’vng oracle d’Apollo. Mais pour abbreger mon propos, il me suffira d’alleguer seullement les vers d’vng des plus excellents et des plus dignes de memoire, desquelz vers le sens est tel, que plus grande expression des miseres et calamités de la vie humaine ne se pourroit bailler. Ce poëte doncq’ parle ainsi :
O que les dieux ont donné diuers cours,
Cours miserable aux habitants du monde !
Car soient leurs iours longs, moyens ou fort cours,