De cest amour ? Ilz feirent au surplus

(Et de ce bien l’homme est souuent forclus)

Qu’en ces bas lieux briefue fust sa demeure.

Et par cela (sans doubter) ie conclus

Que nul n’a bien iusques à ce qu’il meure.

Que te semble il d’vng aultre poëte qui faict tel commandement à celluy qui vient sur terre ?

Pleurer peult bien celluy qui vient à naistre,

Veu que tousiours en misere il doibt estre.

C’est assés allegué d’authorités sur ce propos, et plus n’en allegueray pour le present, de peur qu’en recitant et accumulant les opinions d’aultruy, ie fasse ce discours plus long que ie n’ay proposé. Ie reuiens doncq’ à ma matiere. Qui est l’estat ou la maniere de viure que nous ayons esleué ? Qui est l’art le mieulx aymé de nous, duquel nous ne nous plaignions à la fin ? Qui est la chose la plus aggreable à l’homme, de laquelle il ne se sente fasché et offensé auec le temps ? Considerons vng peu la fortune des artisans et de tous ceulx qui viuent de leur labeur. Est il estat plus miserable ? Ne trauaillent ilz continuellement d’vne nuict à l’aultre pour gaigner ce qui leur est necessaire pour la vie ? Ne sont ilz pas le plus souuent en pleurs et larmes, voyans que par leur labeur et vigilance extresme, à grand’ peine peuuent ilz subuenir à leur necessité ? Que dirons nous pareillement des gens de mer, lesquelz sont incessamment en peril, tellement que (selon l’opinion de Bias) ilz ne doiuent estre nombrés ny entre les morts ny entre les vifs ? Car c’est vne espece d’hommes terrestres, lesquelz sont toutesfoys comme terrestres et aquatiles : ilz s’addonnent à la mer, et se mettent du tout à la mercy de la fortune. Laissons cela (dira aulcun) et venons à l’agriculture. N’est elle pas plaisante et pleine de recreation ? Certainement elle est telle. Ce neantmoins, auec le plaisir qu’elle peult donner, ne la peult on pas comparer à vng vlcere qui iournellement donne occasion de douleur, maintenant par vne plaincte de secchereisse, tantost par vne plaincte de trop grand’ pluye, tantost pour veoir les bleds gastés, tantost voyans les vignes bruslées ou frappées et brisées de la gresle, tantost pour vne chaleur ou vne froidure suruenant oultre le coustumier de la saison et contre le cours de Nature ? Que dirons nous au demeurant quant aux charges et offices de la Republicque (affin que ie ne m’amuse à parler de plusieurs aultres estats) lesquelz on repute tant honorables ? Ne sont ilz pas pleins de mille sollicitudes et angoisses ? Quelle ioye y a il, sinon en craincte et en doubte ? Quel contentement d’esprit y trouue on, sinon ambition, conuoytise, et vne peur extresme d’estre repoulsé au poursuite de quelque office et magistrat ? Laquelle honte et vergoigne aduenant, l’homme est tant sot, qu’il repute cest accident cent mille foys pire que la mort. A ce propos : doibt on estimer vng homme heureux, qui vit selon l’opinion du peuple ? Ie suis content que quelcquefoys on luy fauorise, qu’on luy face chere plus qu’aux aultres, et qu’il soit presque vn demy dieu entre vne commune. Cela dure moins que rien, et aduient le plus souuent que les plus fauoriz tost apres sont tourmentés, dechassés, condamnés et mys à mort ; et lors à bon droict ilz doibuent estre reputés plus que miserables, ayans faict cas de chose si incertaine et variable. Dy moy, par ta foy, ô Axiochus ! qu’est deuenue la faueur que tu as heue depuis nagueres entre le peuple ? Qu’est deuenu le credit et authorité de Miltiades, de Themistocles et Ephialtes ? Qu’est deuenu l’honneur et gloire de touts les aultres principaux gouuerneurs de la Republicque ? Quant à moy, on ne me peult iamais mettre en la teste que ie m’en voulusse mesler ; car il ne me sembloit point honneste de m’empescher du gouuernement d’vng peuple fol et hors de sens. Te souuient il comme Theramenes et Calixenus (lesquelz mettoient en la Republicque telz officiers que bon leur sembloit) feirent par leur authorité que les hommes estoient mys à mort sans aulcune sentence ou condemnation ? Et de cela il te doibt bien souuenir ; car il n’y auoit que toy et Triptolemus qui leur resistast, combien qu’il y eust trente mille hommes assemblés pour entendre l’equité ou l’iniquité de ce faict.

Axiochvs. La chose est tout ainsi que tu le dys, ô Socrates, et des ceste heure là ie me faschay de me trouuer aux assemblées du peuple, et prins la Republicque en tel desdaing, qu’il ne me sembloit rien de plus fascheux et difficile que ce gouuernement et administration d’ycelle, ce qui est tout notoire à ceulx qui aultresfois ont esté empeschés de telle charge. Et quant à toy, tu en parles comme celuy qui as contemplé de loing et à ton ayse telles meinées ; mais quant à nous, qui en auons heu le maniment, et qui auons essuié ce que ce peult estre, de combien en pouuons nous parler plus parfaictement et à la verité ! Sçache, cher amy Socrates, que le peuple n’est aultre chose de sa nature sinon vne beste ingrate, difficile, cruelle, enuieuse, insolente, sans temperance ; et ne peult auoir aultres qualités, veu que ce n’est qu’vng amas de testes folles, et d’vne tourbe pleine de temerité et audace : si que celluy qui luy adhere est encores plus miserable.