Hipparchvs. Nous l’auons ainsi accordé.
Socrates. Ne voys tu pas comme tu t’efforces de me decepuoir en affirmant expressement toutes choses contraires à notre premier propos ?
Hipparchvs. Non, par le dieu Iuppiter, ô Socrates ! Mais au contraire tu me deçoy, et ne sçay comment se faict cela qu’en disputant, tu renuerses tout hault et bas.
Socrates. Ie te prie, ne m’impose point cela ; car ie ne te vouldroy point decepuoir, et en tel cas il me semble que ie fairoys mal si ie ne suyuois le conseil et doctrine d’vng homme de bien et du tout excellent en sapience.
Hipparchvs. Qui est ce personnage là ? à quelle fin tend ce tien propos ?
Socrates. Le personnage est vng habitant de nostre ville, dict Hipparchus, filz aisné de Pisistratus Philædonicus, lequel surmonta tous ses freres en sapience et excellence d’esprit. Or entre aultres plusieurs choses haultaines qu’il entreprint, il donna de grands tesmoignages de sçauoir et sapience singuliere. Ce fut le premier qui introduict les liures d’Homere en ceste ville, et qui remist en leur premier estat les solemnités et magnificence des ieux publicques qui encore durent à present. Ce fut luy aussi qui enuoya querir, et fict venir en ceste ville Anacreon Teius, auec vne nauire de cinquante remes, et qui pareillement, auec grands honneurs et presents, induict Simonides Chius de demeurer tousiours auec luy ; lesquelles choses il ne faisoit pour aultre fin, sinon pour rendre ses citoyens vertueux et bien viuants, et qu’il eust à gouuerner telles gens, et non vicieux et dissoluz ; et estoit entré en ceste affection par vne bonne et honeste nature dont il estoit plein, laquelle l’inuitoit de rendre vng chascun participant de sapience et vertu. Ayant ainsi bien instruict ses citoyens, tant que chascun d’eulx estoit esmerueillé de son incredible sapience, il mist toute sa fantasie par apres à instruire les laboureurs et estrangiers ; et pour ce faire plus commodement, il feit dresser des columnes par touts les carrefours de la ville, et deuant les principalles maisons de tous les cartiers d’ycelle. Puis amassant et recueillant les principaulx points de la sapience qu’il auoit en partie acquise par estude, et qu’il auoit aussi en partie inuentée de luy mesmes, il en fict certains vers elegiacques, lesquelz il intitula : Les Institutions et Preceptes de sapience ; ce qu’il fict pour destourner ses citoyens d’vne sotte admiration et reuerence, en la quelle ilz auoient les preceptes vulgaires de l’isle de Delphes ; c’est assçauoir : Aye congnoissance de toy ; Ne fais rien par trop ; et plusieurs aultres semblables dictons ; et taschoit de faire en sorte que ceulx qui estoient soubs son gouuernement, eussent à reuerer les preceptes d’Hipparchus, comme meilleurs et plus diuins ; de maniere que ceulx qui, en allant et passant, lisoient telles instructions, et qui commençoient à prendre goust à la sapience d’vng tel philosophe, sortissent des champs et des boys pour de plus en plus entendre les aultres preceptes d’vne doctrine si excellente. Or, en tout cela il y auoit deux epigrammes, dont l’vng estoit en la partie senestre de chaque columne, par lequel Mercure admonestoit le lecteur (et tel estoit le tiltre et inscription de l’epigramme) qu’il eust à faire son debuoir, en l’intelligence de ces preceptes. L’aultre epigramme estoit posé en la dextre partie de la columne, et le tiltre en estoit tel : Ce cy est vn tesmoignage de la sapience d’Hipparchus. Incontinent apres s’ensuyuoit le precepte, comme est : Tasche à faire toutes choses bonnes et iustes. Estant ainsi aux aultres columnes plusieurs fort excellentes institutions, entre les aultres il y en auoit vne au chemin dict Stiriaque, et le sens en estoit tel : Ce cy est vng precepte d’Hipparchus : Ne trompe iamais ton amy. Parquoy (pour reuenir à mon dernier propos) il ne fault poinct que tu penses que te tenant pour amy (comme certainement ie te tiens) ie voulusse presumer de te tromper, et contreuenir au precepte d’vng si excellent philosophe que le dessusdict. Icelluy mort, vng sien frere, dict Hippias, tint les Atheniens oppressés de tyrannie par l’espace de troys ans. Et comme le plus vieil de tous tes freres, tu as bien peu entendre que la tyrannie n’a iamais heu lieu en ceste ville que ce temps là. Au demeurant, les Atheniens ont tousiours vescu en semblable liberté qu’ilz estoient du regne de Saturnus. Quant à la mort d’Hipparchus, les gens de bon sçauoir en baillent vne autre occasion que celle qui est entre le peuple : c’est assçauoir qu’il perdit la vie pour auoir heu en mespris sa soeur Canephoria, laquelle opinion est sotte et hors de tout bon iugement. Mais la verité est telle pour ce qu’Aristogito monstroit tout plein de signes d’amour à Harmodius, et qu’il l’endoctrinoit en philosophie ; par cela il esperoit recepuoir vng grand loyer : c’est assçauoir qu’il mettoit en peine et fascherie Hipparchus par ce moyen. Sur cela il aduint qu’Harmodius print en amour vng certain gentilhomme du nom duquel il ne me souuient pas bonnement ; et au commencement l’admiration de ce personnaige fut grande enuers Harmodius et Aristogito, comme enuers philosophes de singuliere sapience. Depuis, venant en familiarité auec Hipparchus, il commença à les despriser et à se distraire d’eulx le plus qu’il pouuoit ; de laquelle chose ces philosophes, fort indignés, conceurent la mort d’Hipparchus, et le tuarent à la fin.
Hipparchvs. Il semble par ton dire, ô Socrates ! que tu ne me tiennes poinct pour amy ; et si tu me tiens pour tel, encores y a il apparence que tu n’adioustes point foy au precepte d’Hipparchus ; car on ne me sçauroit persuader que tu ne me deçoipues en disputant.
Socrates. Puis que tu es en ceste opinion, ie suis content que nous retractions tout ce qui a esté debattu entre toy et moy, comme si c’estoit vng coup de dés ou de tables qui ne fust pour rien compté ; et par ainsi tu perdras la fantaisie que ie t’ay deceu. Or disons doncq’, veulx tu changer d’opinion en ce que nous auons dict que tout homme appette toutes choses de proffict ?
Hipparchvs. Ie ne veulx poinct changer d’opinion quant à cela.
Socrates. Mais que diras tu sur ce que nous auons accordé, que dommaige et l’accident d’icelluy est vne chose mauluaise et pleine de desaduantaige ?