AVANT-PROPOS
De toutes les malheureuses victimes de l’intolérance farouche du seizième siècle, il n’en est pas dont le nom réveille des souvenirs aussi tristes qu’Etienne Dolet. Lorsqu’on considère son activité intellectuelle, l’étendue de ses connaissances, son amour pour le progrès, lorsqu’on peut apprécier ses qualités personnelles, et lorsqu’on le voit traîné à un supplice barbare, sous un prétexte futile, inventé par une haine aveugle et furieuse, on éprouve une vive sympathie, on s’émeut en faveur de l’infortuné, massacré juridiquement à la fleur de son âge, on maudit les magistrats ignares et cruels qui s’érigèrent en bourreaux.
Nous ne pouvions omettre Dolet dans la collection que nous avons entreprise des écrits poursuivis avec une grande sévérité, et funestes à leurs auteurs. Nous avons déjà remis en lumière Geoffroy Vallée, mis à mort pour avoir écrit un livre où respire la démence, et Adrien Beverland, chassé de sa patrie et forcé d’aller chercher un asyle sur la terre étrangère ; nous aurions voulu faire figurer dans notre galerie le célèbre Michel Servet, mais quel est le lecteur de nos jours qui aurait assez de courage pour lire le latin barbare et obscur dont se composent les deux ouvrages si fameux, mais fort rarement feuilletés aujourd’hui, dans lesquels ce libre penseur a consigné des idées que le très-sévère Calvin devait si rigoureusement châtier[1] ?
[1] Le traité De Trinitatis erroribus se compose de 168 feuillets ; le Christianismi Restitutio n’a pas moins de 734 pages ; les éditions originales sont de la plus excessive rareté, mais il a été donné des réimpressions qu’on recherche peu. M. Emile Saisset a inséré, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques, un exposé substantiel du système théologique de Servet.
Dolet, plus intéressant à tous égards, et bien moins prolixe, nous appelle. Il n’entre point d’ailleurs dans notre plan de tracer une biographie détaillée de cet homme illustre, ni de l’apprécier sous divers points de vue : des écrivains autorisés ont déjà accompli cette œuvre. Nous pouvons citer Le Second Enfer et autres œuvres d’Etienne Dolet, précédé de sa réhabilitation (par M. Aimé-Martin) ; Paris, Techener, 1830, 2 vol. in-12 ; le Procès d’Etienne Dolet avec un avant-propos sur sa vie et ses ouvrages, par A.-T. (Taillandier) ; Paris, 1836, in-12 ; faisons aussi mention spéciale du livre chaleureux de M. J. Boulmier : Etienne Dolet, sa vie, ses écrits, son martyre ; Paris, Aubry, 1857, XIII et 300 pages.
Né à Orléans en 1509, issu d’une famille honorable, mais sans fortune, Dolet montra de fort bonne heure une intelligence rapide, un désir très-vif de savoir. Après avoir commencé ses études à Paris, il se rendit en Italie, séjourna à Padoue et à Venise, revint ensuite en France, et alla à Toulouse suivre les cours de droit professés dans cette ville. Il avait alors vingt-trois ans, et se jettant avec l’ardeur de la jeunesse dans les querelles des partis qui agitaient à cette époque la capitale du Languedoc, il se créa de nombreux et d’ardents ennemis. Le parti français, composé d’étudiants étrangers à la province, était en lutte avec le parti languedocien, et il avait Dolet pour chef ; le parlement se déclara tout naturellement en faveur des Toulousains ; Dolet, d’abord mis en prison, fut ensuite expulsé : il se rendit alors à Lyon, et après une courte résidence à Paris, il revint dans cette ville afin d’y faire imprimer chez un des plus habiles typographes de l’époque, chez Sébastien Gryphe, un travail immense sur la philologie latine, les Commentarii linguæ, qu’il avait commencés à l’âge de seize ans, et auxquels il avait consacré l’application la plus étendue et la plus persistante. Les deux volumes qui forment ce monument d’une érudition imposante parurent en 1536 et en 1538 ; ils offraient alors un intérêt qu’ils ne présentent plus aujourd’hui. La langue latine n’était pas seulement celle de la religion et de la jurisprudence, c’était aussi celle de la science et d’une portion de la littérature. Un grand nombre de poëtes s’empressaient, pour exprimer leurs pensées, d’avoir recours à l’idiome de Virgile et d’Horace ; plus tard l’illustre président de Thou, voulant raconter les événements dont il avait été le témoin, employait la langue de Tite-Live. S’exprimer avec élégance dans un style reproduisant avec soin les formes cicéroniennes, était alors le but des hommes les plus instruits, et sous ce rapport, Dolet n’avait pas de supérieurs. Les Commentarii eurent un grand succès ; ils furent critiqués par des jaloux et des rivaux, c’est la destinée de toute œuvre de mérite. François Ier agréa la dédicace de ces beaux volumes, et en 1537 il accorda à Dolet un privilége l’autorisant pendant dix années à imprimer ou faire imprimer tous les livres par lui composés ou traduits. Le savant se mit à l’œuvre ; il débuta en 1538 par le Cato christianus, livret théologique, fort orthodoxe, où se montre l’intention d’écarter les attaques de ses ennemis qui l’accusaient d’irreligion. Les idées proclamées en Allemagne par le fougueux Luther pénétraient en France ; l’autorité s’alarmait et sévissait contre elles avec la plus grande rigueur ; les gens de lettres, les savants étaient suspects ; l’imputation d’hérésie facilement lancée à leur tête pouvait avoir des conséquences d’une gravité extrême. Comme typographe Dolet déploya une activité intelligente ; les éditions sorties de ses presses sont aujourd’hui fort recherchées ; les Elegantiæ linguæ latinæ de Valla, des traductions de quelques opuscules de Galien, les Commentaires de César, un Novum Testamentum et divers autres écrits semblables ne soulevaient pas d’orages, mais il se rendit de plus en plus suspect en publiant en 1542 une édition du Gargantua et du Pantagruel de Rabelais, satire terrible qui devait provoquer la colère de l’Eglise ; en 1543, il eut l’imprudence de mettre au jour les Œuvres de Clément Marot, poëte huguenot, très-mal vu des conservateurs de l’époque[2].
[2] Le Rabelais publié par Dolet ne comprend que les trois premiers livres de l’épopée bouffonne composée par maître François, mais il n’est guère de volume dont le prix ait atteint des proportions aussi exorbitantes. Deux exemplaires, richement reliés, ont été adjugés, l’un à 2,150 fr. à la vente Solar en 1862, l’autre à 1,580 fr. à celle de M. Yemeniz en 1867. Le Marot, de plus en plus recherché, et qui se payait, en belle condition, de 20 à 50 fr. il y a une trentaine d’années, s’est élevé à 399 fr. et à 345 fr. aux ventes H. de Chapponay en 1863 et Yemeniz (exemplaires reliés en maroquin).
Dolet s’était attiré d’autres inimitiés ; vers 1539, il y eut à Lyon ce qu’on appelle aujourd’hui coalition et grève ; les ouvriers imprimeurs « s’estoient bandez ensemble pour constraindre les maistres de leur fournir plus gros gages et nourriture plus opulente. » Dolet se montra favorable aux demandes des ouvriers ; il les regardait sans doute comme équitables ; les autres typographes, jaloux du succès qui commençait à devenir son partage, lui portèrent envie et s’efforcèrent de lui nuire. Peut-être n’était-il pas assez réservé en ses propos : quelques passages des Commentarii montrent qu’il n’approuvait pas toutes les idées de la pesante Sorbonne, et surtout sa haine contre l’imprimerie ; il avait lancé dans ses poésies latines des épigrammes assez vives contre les moines ; tous ces griefs furent réunis et l’on se mit à l’œuvre pour le perdre.
Le 2 octobre 1542, un inquisiteur et l’official de l’archevêque de Lyon rendirent une sentence qui déclarait Dolet « mauvais, scandaleux, schismatique, hérétique, fauteur et deffenseur des hérésies et erreurs » ; comme tel, il était « délaissé au bras séculier. » On imputait aussi à Dolet d’avoir « mangé chair en temps de karesme et aultres jours prohibez et deffenduz. »
Le bras séculier, c’était la peine de mort ; Dolet eut peur, c’était excusable ; il se hâta de s’adresser au roi ; il protesta que « en tous et chascun des livres qu’il avoit composez et imprimez, il n’avoit entendu ni entendoit qu’il y eust aulcune erreur ou chose mal sentant de la foy : s’il avait mangé de la viande en carême, ce avoit esté par le conseil du medecin, à cause d’une longue maladie, et par permission expresse de l’official. » Cet acte de soumission n’empêcha point le malheureux Dolet de passer de longues journées en prison, mais l’intervention d’un prélat sage et charitable, Pierre du Chastel, alors évêque de Tulle, le servit auprès du roi. François Ier accorda au mois de juin 1543 des lettres de rémission ; le parlement éleva des chicanes, ne les trouva pas en règle ; il fallut de nouvelles lettres, et le captif ne fut élargi que le 13 octobre ; la magistrature, dont on connaît depuis des siècles la sévérité et les tendances, ne put cette fois frapper l’auteur, mais en attendant l’occasion de le reprendre, elle se vengea sur ses livres ; treize ouvrages de Dolet, ou qui lui étaient attribués, furent condamnés « à estre brulez au parvis de l’église Nostre-Dame de Paris, au son de la grosse cloche d’icelle, et à l’édification du peuple. »