C’était en vain qu’à diverses reprises Dolet avait proclamé les principes les plus orthodoxes, notamment dans deux odes en vers latins en l’honneur de la Vierge Marie, présentées aux Jeux floraux ; en vain avait-il attaqué « la méprisable curiosité luthérienne » dans son Dialogue de l’institution cicéronienne ; on s’opiniâtrait à voir en lui un hérétique et un matérialiste : une prière adressée aux dieux « rerum omnium præpotentes superi » à la fin des Commentarii linguæ latinæ, lui fut injustement reprochée ; on qualifia d’hérésie ce qui n’était qu’une élégante tournure cicéronienne. Ce qu’on détestait chez Dolet, ce qu’on persécuta avec une colère implacable, ce qui causa tous ses malheurs, c’est qu’il fut un des défenseurs de la liberté de la pensée ; il revendiqua le droit d’examiner avec indépendance et il osa proclamer la nécessité de traduire les Sainctes Lettres en langue vulgaire et mesmement en la françoyse. Il avait imprimé en 1542 une Exhortation à la lecture de la Bible, in-16, 126 pages, dont il n’était peut-être que l’éditeur, et qu’il réimprima en 1544 avec un Brief discours (en vers) de la république françoyse desirant la lecture des livres de la Saincte Escripture luy estre loisible en sa langue vulgaire. On sait combien l’idée de répandre des traductions vulgaires de la Bible irritait les théologiens de l’époque ; les deux ouvrages que nous venons d’indiquer furent condamnés au feu, et ils contribuèrent beaucoup à faire révoquer en doute l’orthodoxie de Dolet, à le conduire à la mort.
Les Commentarii de lingua latina qui ne contiennent pas moins de 1712 pages, grand in-folio, à 2 colonnes (un troisième volume était annoncé, mais il n’a point paru) ; le De Re navali liber, 1537, in-4o, de 192 pages ; les Francisci Valesii Gallorum regis fata, 1539, in-4o, traduits en français par Dolet lui-même, 1540, in-4o et 1543, in-8o ; le Liber de imitatione ciceroniana, 1540, in-4o ; la Manière de bien traduire d’une langue en aultre ; de la ponctuation françoyse et des accents d’ycelle, 1540, in-8o ; des traductions des Epistres familiaires de Ciceron, 1542, in-8o, et de divers traités d’Erasme ; quelques autres écrits que nous passons sous silence afin de ne pas trop allonger cette liste, voilà certes des preuves irrécusables de l’activité intellectuelle que déploya Dolet pendant une carrière bien courte et bien agitée. Comme éditeur, on lui doit entre autres ouvrages, des impressions soignées et correctes de Suetone ; de la Pandora de Jean Olivier, évêque d’Angers ; du livre de Guillaume Paradin De antiquo statu Burgundiæ, 1542 ; des traductions faites par Jean Canappe de quelques écrits de Galien, de Loys Vassée, de Guy de Cauliac, relatifs aux sciences médicales ; des poésies d’Antoine Heroet et de la Borderie, etc. N’oublions pas une édition (Lyon, 1542, in-16) de l’Internelle consolacion[3] ; elle fut censurée, à ce que disent d’anciens bibliographes, et elle est aujourd’hui introuvable. Un rapprochement à la fois singulier et triste, mérite d’être signalé : ému des attaques dirigées contre lui, prévoyant en quelque sorte les suites fatales qu’elles devaient avoir, il avait choisi une devise presque prophétique ; au-dessous de la marque que, suivant l’usage des typographes de l’époque, il avait adoptée, une doloire, il avait inscrit ces mots : « Préserve-moy, ô Seigneur, des calumnies des hommes[4]. » Malheureusement cette prière ne fut pas exaucée ; des passions implacables livrèrent au bourreau un homme de cœur et d’esprit qui s’inspirait du génie de la Renaissance et qui eut le malheur de naître deux siècles trop tôt. S’il avait été contemporain de Louis XV, Dolet eût probablement travaillé à l’Encyclopédie ; il eût été le commensal de Diderot et le correspondant de Voltaire ; il serait entré à l’Académie française, ou tout au moins à celle des Inscriptions ; le Parlement aurait peut-être condamné quelques-uns de ses écrits ; à la rigueur il aurait pu aller faire à la Bastille un séjour plus ou moins prolongé, mais il n’eût point été traîné sur un fatal tombereau à la place Maubert, et tout comme Fréret et d’Alembert, il serait mort dans son lit, non sans recevoir de Fréron et de Nonotte des injures qui ne faisaient pas grand mal.
[3] On sait que ce livre a la plus grande analogie avec l’ouvrage si célèbre intitulé L’Imitation de Jésus-Christ ; quelques critiques ont pensé que le texte latin avait pris pour modèle, en le modifiant parfois, l’écrivain français ; d’autres savants ont supposé que l’un et l’autre ouvrage étaient sortis de la même plume. Renvoyons à l’introduction placée en tête de l’édition donnée par MM. L. Moland et Ch. d’Hericault, Paris, Jannet, 1856, in-16.
LE
SECOND ENFER
D’ESTIENNE DOLET,
NATIF D’ORLÉANS.
Qui sont certaines compositions faictes par luy mesmes sur la iustification de son second emprisonnement.
A LYON,
1544.
Auec Priuilege pour dix ans.
AU LECTEUR
APRES L’ENFER DE DOLET, TV TROVVERAS DEVX DIALOGVES DE PLATON, SÇAVOIR EST : L’VNG INTITULÉ AXIOCHVS, QVI EST DES MISERES DE LA VIE HVMAINE ET DE L’IMMORTALITÉ DE L’AME ; L’AVLTRE INTITULÉ HIPPARCHVS, QVI EST DE LA COVVOITISE DE L’HOMME, TOVCHANT LE GAING ET AVGMENTATION DES BIENS MONDAINS. LE TOVT NOVVELLEMENT TRADVICT PAR LEDICT DOLET.