Nous revînmes au logis; nous trouvâmes dona Rosalia presque sans fièvre; je l’en félicitai. Ah! s’écria-t-elle, je n’en serai pas plus heureuse! — Vous vous trompez: vous avez devant vous un long avenir. Tout change: la douleur s’éteint, le plaisir renaît; le Ciel vous combla de trop d’agréments, vous donna une ame trop belle, trop sensible, pour vous refuser le bonheur. — Hélas! où le trouver? Aujourd’hui, je ne puis plus aimer. Don Inigo rentra pour nous annoncer le dîné.

On nous servit une oilla podrida. C’est un pot au feu composé de mouton, de saucisses, de lard; d’une poule, et de légumes, Cette oilla podrida mérite un rang distingué dans la hiérarchie des mets. On nous servit aussi un plat de morue à l’ail. Voilà, me dit mon hôte, un poisson qui coûte à l’Espagne trois millions de piastres par an, tribut que nous payons aux Anglais; et ce qui est bien plus singulier, c’est que nous fournissons le sel qui va saler le poisson à Terre-Neuve.

Après le dîné don Inigo m’engagea d’aller faire la sieste, et ajouta: Je vous mènerai ce soir au refresco de la duchesse Éléonore Silva, dont le mari est grand d’Espagne de la première classe, et gentilhomme de la chambre de Sa Majesté catholique, actuellement de service à Madrid; c’est lui qui donne à boire au roi, à genoux: le refresco sera très-brillant. — Je vous suivrai volontiers chez cette belle duchesse; quant à la méridienne, je m’en dispenserai: la vie est trop rapide pour l’user dans le sommeil. Je sais que l’empereur Auguste dormait l’après-dînée; mais l’aurore le trouvait souvent éveillé, et la tête encore embarrassée des vapeurs du vin. — Ici nos médecins nous ordonnent la sieste, et nous assurent qu’Hippocrate et Galien dormaient une heure ou deux après leur dîné. Nous avons hérité cette coutume des Maures; j’ai contracté l’habitude de ce sommeil, et vous savez qu’elle se change en besoin.

Le soir nous partîmes pour le refresco. Il était annoncé depuis quinze jours. C’est le grand festin des Espagnols. Don Inigo me présenta à la duquesa; elle était nonchalamment couchée sur un canapé appelé estrade; au-dessus de cette estrade était un dais et une image de la Vierge. La duchesse m’accueillit d’un sourire gracieux, et me dit: Senor cavallero, me alegro di ver que su merced sta bueno.[97] A quoi je répondis: Viva, Su Excellenza mill’ anos. Et là finirent nos compliments et notre conversation.

J’examinai cette excellence des pieds jusqu’à la tête. C’était une femme de trente ans, d’une taille au-dessous de la médiocre, elle avait une physionomie vive et spirituelle, des yeux noirs pleins de feu et de volupté; son pied, qui me parut mignon, était renfermé dans un soulier de brocart d’or, dont les talons avaient quatre pouces de hauteur, ce qui la fesait marcher de mauvaise grâce et avec peine; on voyait alors, à travers les longues franges de sa basquine, jusqu’au mollet de sa jambe; son cou, ses oreilles, ses bras étaient chargés de diamants; une couche épaisse de rouge enluminait son visage et ses épaules très-découvertes; dix ou douze jupons de velours et de satin enveloppaient son corps; un long cordon de laine blanche, attaché à sa ceinture, descendait jusqu’à terre; il avait plusieurs nœuds, à chacun desquels brillait un bouton de pierres précieuses. Je demandai à don Inigo ce que signifiait ce cordon. Les dames, me dit-il, le portent en l’honneur de leurs patrones; ce sont des vœux qu’elles font ou dans leurs couches, ou dans d’autres maladies; souvent ces vœux sont formés en faveur de l’amour, car les Espagnols s’adressent à la Vierge et aux saints pour les prier de favoriser leurs inclinations, comme les païens invoquaient Vénus et son fils. Nous étions dans une grande salle destinée à ces fêtes; je vis arriver successivement quatre-vingts personnes des deux sexes. Les hommes se plaçaient à la gauche, et les femmes à la droite; chacune d’elles, après une profonde révérence, allait embrasser la senora duquesa, et ensuite saluait et embrassait les autres femmes, rangées en demi-cercle; les embrassades terminées, elle occupait la chaise vacante après la dernière venue. Je remarquai un grand Espagnol enveloppé dans sa cape jusqu’au nez, ayant sur sa tête un vaste chapeau orné d’un large ruban d’or, assis en face de la duchesse, et fixant sur elle des regards fréquents et langoureux. On m’apprit que c’était un de ses soupirants, mais qui n’était pas encore au nombre des heureux. Il fait, me dit-on, son purgatoire, en attendant son admission dans le paradis. Ce spectacle m’amusait beaucoup; cependant j’étais fâché de me voir éloigné du cercle des femmes qui, la plupart, me paraissaient jolies.

Que fesons-nous ici, me disais-je tout bas, séparés des brebis comme des moutons attaqués de la clavelée? ne nous reçoit-on que pour faire nombre, et pour pouvoir dire: Nos numeri sumus fruges consumere nati?[98] Quand l’assemblée fut complète, le gouverneur des pages, en habit blanc, armé d’un grand flambeau, entra, mit un genou en terre, et dit à voix haute: Vive le saint-sacrement; et l’assemblée répondit en chœur: A jamais. Après lui vinrent les pages, chacun muni d’un flambeau; ils fléchirent le genou, posèrent les flambeaux sur une table, et se retirèrent; ils revinrent bientôt, les uns apportant du chocolat chaud ou à la glace, fait à l’eau ou avec du lait; d’autres étaient chargés de plats de confitures, d’azucar esponjado, de gâteaux et de grands verres d’eau à la glace. A cette vue, la conversation qui languissait, se ranima; on s’abreuva de chocolat; je vis des femmes qui en prenaient jusqu’à six tasses. J’étais auprès d’un père franciscain, qui avait les formes athlétiques, et qui jouissait d’une brillante réputation auprès du sexe; lorsqu’il eut fait passer par son œsophage sept à huit tasses de chocolat, quantité de confitures et de biscuits, il me demanda si les dames françaises étaient aussi jolies que celles d’Espagne. A Valence, lui dis-je, j’oublie les dames françaises; et si vous étiez en France, vous ne songeriez pas aux dames espagnoles. Il me demanda ensuite des nouvelles de Voltaire; je lui répondis qu’il jouissait d’une bonne santé. — On dit qu’il craint terriblement la mort; il prêche l’athéisme, et il a peur du diable; il mériterait d’être brûlé à petit feu comme un certain Vanini. — Quel est, mon Père, ce Vanini? — C’est un athée, un anabaptiste, un antechrist, qui fut condamné au feu par les pères du Concile de Constance.[99] Je félicitai le révérend de sa vaste érudition. J’ai brillé, me dit-il, sur les bancs; j’ai dans ma tête tous les miracles qui se sont opérés et qui s’opèrent tous les jours; je connais toutes les reliques de l’Espagne, et les vertus de chacune; je suis prieur de l’ordre, et je disputerais à tous les prieurs du monde, à tous les évêques, l’art d’arranger une procession, et de célébrer une fête solennelle avec magnificence. Dans ce moment on fit repasser des plats de confitures, et le révérend, en ayant fait sa provision, s’enfonça dans un large fauteuil pour achever la collation tout à son aise.

A table hier, par un triste hasard,

J’étais assis près d’un moine cafard.

Ce qui m’étonna dans ce refresco, autant que la science du franciscain, ce fut de voir les hommes et les femmes remplir de confitures leurs poches, leurs mouchoirs, ou des cornets de papier. Don Inigo m’invita à faire de même, en m’assurant que c’était l’usage. Je me contenterai, lui dis-je, d’en mettre dans un petit cornet pour l’offrir à votre aimable fille. Jadis les Grecs envoyaient à leurs amis ou à leurs maîtresses des plats du festin; mais je n’étais ni Grec, ni Espagnol, et l’usage ne me parut pas assez noble pour l’adopter.

En France, quatre-vingts personnes assemblées, et animées par une excellente collation, parleraient à peu près toutes à la fois, et produiraient un bruit pareil à celui d’un torrent un peu éloigné; en Espagne, le silence n’est interrompu que par des entretiens particuliers. Savez-vous, me dit à voix basse un hidalgo qui était à mes côtés, quel est ce père de Saint-François avec qui vous causiez? — Non, mais il a l’air d’un élu, d’un enfant de la Grâce. — Il l’est aussi; vous voyez cette jeune femme qui porte un long rosaire de corail, auquel est attachée une croix de diamants et qui a un reliquaire en pierreries sur la poitrine: c’est sa bien-aimée; et de plus, il est le confesseur du mari. — Je vois, lui dis-je, que les moines ont ici le paradis sur la terre, et les clefs de celui de l’autre monde. — C’est ce même moine qui a fait le mariage de la fille de don Inigo Flores. — Comment cela. — Dona Rosalia aimait un commis de la maison de son père, qui, s’étant aperçu de cette inclination, ou par d’autres motifs, chassa cet homme de chez lui. Les amants, irrités, enflammés par les obstacles, s’écrivirent, se donnèrent des rendez-vous. Don Sanche passait une partie de la nuit sous le balcon de sa maîtresse; il profita de la faiblesse et de l’inexpérience de cette jeune personne pour la déterminer à se réfugier dans les bras de l’église, et à l’épouser sans l’aveu de son père. Cet homme était lié avec ce franciscain, de Saragosse comme lui; après avoir combiné, arrêté leur plan, ils l’exécutèrent ainsi. Un soir don Inigo donnait une merienda (un goûter) à quelques amis; dona Rosalia descendit furtivement dans une salle basse, ouvrit la porte de la maison à son amant et au père don Raphaël, qui, après quelques formalités d’usage, leur donna la bénédiction nuptiale; ensuite dona Rosalia rentra dans l’assemblée, s’efforçant de dissimuler, sous un air de sérénité, le trouble et l’agitation de son ame. Le lendemain, deux députés du couvent vinrent chez don Inigo, réclamer sa fille au nom de son époux don Sanche; don Inigo, fort étonné, la fit appeler; elle vint pâle et tremblante; mais rassurée, encouragée par la présence des deux franciscains, elle avoua son mariage. Don Inigo, irrité, opposa la plus vive résistance; mais il fallut fléchir sous la toute-puissance de l’église. Les moines lui dirent, pour le consoler, que c’était la volonté de Dieu, que les mariages étaient écrits dans le ciel. — Non pas les mauvais, répondit-il. Je compris alors pourquoi ce mariage avait été si malheureux. Ils le sont presque tous en Espagne; mais les maris se consolent avec leurs maîtresses, et les femmes avec leurs cortejos. Quæ fuerunt vitia, mores sunt.[100]