Après la colation, on annonça le bal. Le bastonero[101] nomma les danseurs du menuet; les bals commencent toujours par cette danse, qui s’exécute avec plus de gravité que de grâce. Les femmes dansent les yeux baissés comme les villageoises des environs de Paris. Ces graves menuets élevaient déjà les vapeurs de l’ennui, lorsqu’une guitare, unie à deux violons, fit entendre le riant fandango. Cet air national, comme une étincelle électrique, frappa, anima tous les cœurs: femmes, filles, jeunes gens, vieillards, tout parut ressusciter, tous répétaient cet air si puissant sur les oreilles et l’ame d’un Espagnol. Aussitôt les danseurs s’élancent dans la carrière; les uns armés de castagnettes, les autres fesant claquer leurs doigts pour en imiter le son: les femmes surtout se signalèrent par la mollesse, la légèreté, la flexibilité de leurs mouvements et la volupté de leurs attitudes; elles marquent la mesure avec beaucoup de justesse, en frappant le plancher de leurs talons: les deux danseurs s’agacent, se fuyent, se poursuivent tour-à-tour; souvent la femme, par son air de langueur, par des regards pleins du feu du désir, semble annoncer sa défaite. Les amants paraissent prêts à tomber dans les bras l’un de l’autre; mais tout-à-coup la musique cesse, et l’art du danseur est de rester immobile: quand elle recommence, le fandango renaît aussi. Enfin la guitare, les violons, les coups de talons, le cliquetis des castagnettes et des doigts, les mouvements souples et voluptueux des danseurs, les cris, les applaudissements des spectateurs, remplirent l’assemblée du délire de la joie et de l’ivresse du plaisir.[102] Le vainqueur de Goliath sautant, dansant devant l’arche sainte; les douze prêtres Saliens de Rome dansant et s’agitant dans leurs promenades religieuses, auraient paru froids, inanimés devant le voluptueux fandango. Mon cher hôte me demanda ce que j’en pensais. C’est une danse, lui dis-je, très-agréable, et digne d’être exécutée à Paphos où à Gnide, dans le temple de Vénus. — Elle nous vient des Maures. Quelques-uns prétendent qu’elle nous a été apportée de la Havane, et nos Esculapes nous l’ordonnent pour le maintien de la santé. C’est un des aphorismes de l’hygiène. Les docteurs arabes assurent que cet exercice prévient les maladies inflammatoires; les Grecs le recommandaient aussi comme utile à la santé; mais leurs danses étaient plus brillantes que les nôtres, et moins lascives. — Il me paraît que l’on vous ordonne ici le fandango, comme certains docteurs prétendent que l’on ordonne la danse aux gens piqués de la tarantule. — On raconte sur le fandango une anecdote singulière. On prétend que la cour de Rome, scandalisée de son indécence, résolut de le proscrire sous peine d’excommunication. Un consistoire fut convoqué pour lui faire son procès; on allait prononcer la sentence de mort, lorsqu’un cardinal dit qu’il ne fallait pas condamner un coupable sans l’entendre, et qu’il votait pour que le fandango parût devant ses juges: la raison, l’équité avaient inspiré cet avis. L’on manda deux danseurs espagnols des deux sexes; ils dansèrent devant cette auguste assemblée: la grâce, la vivacité, la volupté de ce duo commença par dérider le front des pères; une vive émotion, un plaisir inconnu pénètrent leurs ames; ils battent la mesure des pieds, des mains: la salle du consistoire devient une salle de bal; chaque éminence se lève, danse en imitant les gestes, les mouvements des danseurs: et d’après cette épreuve, le fandango obtint sa grâce, et fut rétabli dans tous ses honneurs. — Ce conte est plaisant, il faut le mettre à coté de celui du concile de Trente, où dansèrent, dit-on, les pères de l’église, dans un bal que leur donnait Philippe II.
Après le fandango, vinrent les séguidillas, espèce de contredanse où les acteurs sont au nombre de huit, et dans laquelle on figure quelques mouvements du fandango. Mais tout-à-coup la contredanse fut interrompue par un quart de conversion générale; toute l’assemblée se tourna en même temps vers la porte de la maison, et s’agenouilla dans un profond silence; plusieurs même se prosternèrent, leurs fronts touchaient la terre. Je ne savais si c’était l’étoile de Vénus, ou la lune naissante que l’on adorait: je fléchis cependant mes genoux comme les autres; au bout de cinq minutes, chacun se releva, et la joie et la danse recommencèrent. Surpris de cette cérémonie, j’en demandai l’explication à mon voisin. Quoi! me répondit-il, n’avez-vous pas entendu la sonnette qui passait dans la rue? — Pardonnez-moi; on sonnait donc pour vous faire mettre à genoux. — Oui, le vénérabile (le viatique) passait dans ce moment devant la maison. Avec le temps, je me suis habitué à cet acte religieux. J’ai vu au spectacle, au bruit de la sonnette, tous les spectateurs, tous les acteurs, soit maures ou païens, ou jouant les démons, se précipiter à genoux, et y rester jusqu’à ce que le viatique se fût éloigné; et dans une tragédie sanglante où trois hommes étaient étendus morts sur le théâtre, je les vis se relever subitement, s’agenouiller au son de la bienheureuse clochette, et refaire les morts quand le vénérabile eut passé.
La fête finit à une heure du matin. J’avoue que le reste de la nuit, j’eus le fandango dans la tête, et surtout une jeune personne qui avait effacé ses compagnes par la grâce et la légèreté de sa danse.
Le lendemain, je pris le chocolat avec don Inigo et sa fille, dans un cabinet retiré, qu’il nommait sa librairie; je fus étonné d’y trouver les ouvrages de Voltaire et de Rousseau. — Vous êtes là, lui dis-je, en compagnie peu orthodoxe, et qui pourrait vous envoyer dans les geoles du saint-office. — J’ai prévenu le danger. Il est des accommodements avec les saints inquisiteurs: une somme d’argent donnée adroitement et à propos, endort la vigilance de ces argus; ainsi ne craignez rien pour moi. — J’avoue que depuis ma réclusion à Barcelone, je tremble au nom de l’inquisition, ou à la vue d’un dominicain, comme Jacques premier, roi d’Angleterre, tremblait à l’aspect d’une épée nue. Je crois voir l’ombre de Torquemada ou de Saint Dominique me poursuivant la torche à la main. — Vous haïrez bien plus cet ordre, quand vous saurez qu’ils avaient jadis à Valladolid, dans leurs cloîtres, la statue de votre célèbre Bourgoing, prieur des Jacobins,[103] panégyriste du régicide Clément, et selon ses confrères martyr de J. C.; mais enfin cette statue a disparu.[104] — Je désirerais savoir quels sont les cas ou les crimes qui ressortissent du tribunal de l’inquisition; car il est bon de connaître les écueils, les rescifs de la mer sur laquelle on navigue. — Ce sont les soupçons d’hérésie, ce qui va très-loin; la magie, les maléfices et les enchantements, les injures au saint-office, ou à quelqu’un de ses membres, et les propos scandaleux; leur juridiction s’étend sur ceux qui lisent des livres défendus, ou qui les prêtent; sur ceux qui passent une année sans se confesser et communier; et sur ceux qui n’entendent pas la messe les jours d’obligation. — Vous m’effrayez; car dans cette caverne, comme dans celle du lion, on voit bien comment on y entre, on ne voit pas par où l’on peut en sortir.
L’amitié, les caresses de don Inigo raffermissaient la santé de sa fille; mais la mélancolie était encore sur son visage et dans le fond de son cœur. Après le déjeûné son père la renvoya pour me confier ses projets et sa situation. Il y a trente ans, me dit-il, que je suis dans le commerce, qui était aussi l’état de mon père. Il ne m’avait laissé que les débris d’une fortune considérable, détruite par la guerre avec les Anglais. Il est cruel, pour des particuliers, d’être sacrifiés à l’ambition et au délire des rois. Après la mort de mon père j’ai continué son commerce; j’ai établi une manufacture de soie et d’eau-de-vie: vous savez que la soie et l’eau-de-vie sont deux des principales productions du royaume de Valence.[105] Par mon travail, et surtout par mon économie, j’ai élevé ma fortune jusqu’à la somme de cent mille piastres; je pourrais l’accroître et devenir millionnaire: mais un million n’ajouterait rien à mon bonheur. Une grande fortune n’est qu’un grand esclavage, a dit je ne sais quel auteur;[106] qui ne sait pas être heureux avec une honnête et douce aisance, ne le sera jamais avec tous les trésors du Mexique et du Pérou. J’ambitionne aujourd’hui une jolie maison de campagne. Mon goût diffère beaucoup de celui de mes compatriotes, presque insensibles aux charmes d’une belle nature, et aux douceurs d’une vie paisible et solitaire: aussi généralement, en Espagne, los sitios (les maisons de campagne) sont abandonnées. La situation de ma fille me confirme dans mon plan de retraite. Déplacée dans la société, le cœur flétri par l’infortune, elle n’a plus d’autre asile qu’un couvent ou la campagne. Je n’aime pas les entraves; un couvent me priverait d’elle; et cet isolement absolu, cette retraite forcée, en aigrissant sa douleur, feraient de sa vie un supplice continuel. Je ne suis pas fâché de l’abandon de son indigne époux; je ne le hais pas, mais je le méprise: on peut pactiser avec la haine, mais jamais avec le mépris. J’ai toujours lu son ame dans sa physionomie. Je ne puis concevoir par quelle fatalité ma fille, bien élevée, pensant noblement, ayant du goût, de la délicatesse, a pu aimer un être si dissemblable. Mais elle n’avait pas seize ans, et son active sensibilité a saisi le premier objet qui a pu l’occuper; elle est tombée dans les filets de la séduction le bandeau sur les yeux. Il règne dans ces climats une dissolution de mœurs étonnante; c’est pourtant le pays où la religion semble avoir fixé son trône inébranlable: mais on croit effacer par des observances minutieuses, par le bavardage des prières, des chapelets, les infractions à la morale, à la religion, et les crimes même. J’ai pardonné à ma fille; je ne lui reprocherai jamais sa faute; je voudrais que le divorce fût autorisé; mais l’église romaine, trop rigoureuse, le défend, et ne se prête pas assez à la faiblesse et à la fragilité des hommes. Le divorce est de toute antiquité; la loi des Hébreux l’a toujours permis; et les protestants, plus sages que nous, l’ont adopté. J’aurais été trop heureux si j’avais eu un gendre de votre mérite. Mais où voit-on un climat sans nuages? dans quelle île, dans quel coin de la terre trouve-t-on ce souverain bien, cherché si long-temps par les anciens philosophes, et qu’ils découvriront lorsqu’ils auront découvert la pierre philosophale? Je passerai dans mon asile champêtre le règne de la chaleur, que tempèrent les vents de la mer. Dans ce climat, chaque saison a son caractère: l’hiver a deux mois d’existence; mais sans neige et sans frimas. On prétend qu’on n’a vu ici de la gelée et des brouillards que deux fois en cinq siècles. Notre printemps s’annonce dès le mois de février. C’est le vrai printemps chanté par les poètes. Alors les amandiers se parent de fleurs, les champs se couvrent de légumes, les orangers parfument l’air. Mars fait éclore toutes les richesses promises; les oiseaux préparent leurs nids; tandis qu’en France, à cette même époque, vous n’avez encore que l’espérance des beaux jours, et que le printemps arrive escorté des vents du nord, de la pluie et souvent de la gelée. Dans les équinoxes, le vent d’ouest nous apporte quelques ondées; à peine avons-nous dans l’année dix-huit à vingt jours de pluie. Je vais acquérir un petite maison de campagne, avec un jardin de dix arpents; c’est assez pour me contenir. Le monde ne pouvait suffire à Alexandre, et la plus petite urne contiendrait aujourd’hui sa cendre. J’espère ne pas me repentir dans ma retraite, comme jadis Charles-Quint dans celle du monastère de Saint-Just:[107] c’est par inquiétude qu’il avait désiré le repos, si fatigant pour l’activité de son ame. J’y cultiverai mon jardin, ma fille, et je m’occuperai de mon salut. Je suis bien éloigné d’adopter cet amas de superstitions qui dégrade notre nation aux yeux de l’étranger, ni ces austérités monacales, inspirées par le fanatisme, et non par un Dieu de bonté et de clémence; mais je suis soumis de cœur et d’ame à la religion romaine. Si parfois le doute vient inquiéter ma raison, je l’ecarte bien vite, et prie Dieu de soutenir ma foi. Le scepticisme est un état pénible: il fatigue l’ame, la laisse sans consolation et sans appui. Pour dissiper les nuages qui troublent mon esprit, je songe aux Augustin, aux Chrysostôme, aux Saint Bernard, qui, après de mûres réflexions et de longues études, étaient convaincus des vérités du christianisme. Le premier bienfait de la religion est de consoler des peines présentes par l’espérance d’un bonheur à venir; le second est de nous faire envisager avec indifférence et pitié les succès des méchants et les caprices de la fortune; le troisième bienfait est de nous attacher à la morale, à la vertu par un lien plus serré et plus solide: j’ai renoncé pour jamais à un second mariage; je vivrai comme notre bon roi, sans femme et sans maîtresse.[108] Je ne pourrais être amoureux d’une femme âgée, et une jeune femme ne m’aimerait pas; d’ailleurs, par un second hymen je blesserais les intérêts de ma fille. J’écoutai ce discours avec étonnement et admiration; don Inigo m’y développait la sagesse et la beauté de son ame.
Je lui confiai, à mon tour, mes engagements avec don Pacheco, mon amour pour sa fille, et l’embarras où me jetait ma religion, dont je leur avais fait mystère. Il convint que cet obstacle était difficile à surmonter. Jacques Ier, roi d’Angleterre, ajouta-t-il, ayant demandé une infante d’Espagne pour son fils Charles, l’infante déclara qu’elle se ferait religieuse, plutôt que d’épouser un hérétique. Je vous exhorte pourtant à ne pas vous décourager; l’amour et la raison ont dénoué de plus grandes difficultés: mais je vous ai retenu assez long-temps pour vous parler de moi; allons voir la tour de la cathédrale, le Micalet, qui tire son nom de Saint Michael. Cette tour est octogone; elle a cent cinquante pieds de hauteur, et vous serez ravi de la beauté de la perspective dont on jouit à cette élévation. Nous y allâmes. La vue est superbe; mon regard embrassait toute la Huerta de Valence, arrosée par le Quadalaviar, et une infinité de canaux; je voyais des montagnes verdoyantes, les flots azurés de la mer, les vaisseaux luttant contre les ondes, l’albufera; et, sous mes pieds, une ville vaste et populeuse, et pleine de mouvements. Je ne pouvais me lasser d’admirer ce brillant tableau; mais je m’aperçus que don Inigo, qui avait tant vu le soleil, attendait la fin de mon ravissement, et je ne voulus point abuser de sa complaisance. En revenant je lus l’affiche de la comédie, qui méritait quelque attention. A l’impératrice du Ciel, mère du Verbe éternel, nord de toute l’Espagne, consolation, fidèle sentinelle, et rempart de tous les Espagnols, la très-sainte Marie; c’est à son profit, et pour l’augmentation de son culte, que les comédiens de cette ville joueront la comédie héroïque des Rois maures en guerre avec les Espagnols. Je serais curieux, dis-je à don Inigo, d’assister à cette représentation au bénéfice de là Vierge; en France, les comédiens ne sont ni aussi généreux, ni aussi galants. — La Vierge aura bien petite part de la recette, mais elle s’en contentera. A côté de cette affiche j’en lus plusieurs autres. Aujourd’hui il y a prône et musique chez les franciscains. — Après demain on vendra à l’enchère un mulet, une image de la Vierge, et une naissance (une crêche). — Ce soir, à huit heures, la procession des rosaires. — On a volé une petite boîte d’or, qui contient les cheveux d’une dame; si celui qui l’a prise veut la faire rendre par son confesseur, on lui donnera la valeur de la boîte. Je dis à don Inigo: C’est sans doute un amant qui a fait cette perte. — Oui, c’est le cortejo de la femme de notre corrégidor. Mais allons dîner; ce soir je vous mènerai au théâtre.
La table de don Inigo n’était pas somptueuse; mais les mets étaient bons et salubres: le poisson, les légumes, les oranges, les melons, les figues et la oilla podrida composaient son dîné. — La plupart de ces mets, me disait-il, seraient un grand luxe à Paris; mais à Valence ils sont à très-bas prix. Pour deux liards l’on a une grande assiette de figues; ce plat de légumes me revient à quatre sous; le poisson n’est guère plus coûteux; et, ce qui est inappréciable, c’est que l’on peut se livrer sans crainte à son appétit: la pureté et l’élasticité de l’air, le vin stomachique d’Alicante, la légèreté des aliments et surtout des légumes, facilitent la digestion; aussi nous jouissons en général d’une santé et d’une longévité peu communes. Vous trouverez dans ce royaume quantité de vieillards de quatre-vingts ans qui ont encore toute la vigueur de la virilité. On en a vu pousser leur carrière jusqu’à cent vingt ans, et même jusqu’à cent quarante.
J’ai connu à Candie une femme qui a vécu vingt-quatre lustres avec l’usage de tous ses sens, excepté l’ouïe; mais un phénomène plus étonnant, c’est qu’à l’âge de quatre-vingt dix-sept ans, ayant été obligée de faire couper ses beaux cheveux, à cause d’une blessure à la tête, ils repoussèrent en très-peu de temps, aussi beaux, aussi touffus qu’auparavant. On cite une femme d’une longévité plus extraordinaire, morte à l’âge de cent quarante-deux ans, et qui n’a perdu l’ouïe et la vue que deux jours avant sa mort. Jusqu’à l’âge de cent onze ans, elle fesait, toutes les semaines, un chemin d’environ cinq lieues; son aliment favori était le lait de chèvre. Toutes ces longévités vous prouvent l’excellence de notre climat. — Je vois qu’ici sont les Champs-Élysées et le séjour des bienheureux. La présence de Rosalie, son air timide et touchant où se peignaient la douleur, le repentir de sa faute, la négligence même de sa parure, répandaient le charme le plus doux sur ces repas de famille. Dona Rosalia n’avait ni la taille majestueuse, ni l’éclat de beauté de Séraphine; mais elle portait une de ces physionomies où se réfléchissaient la sensibilité, la grâce, la candeur et toute la beauté de son ame. Séraphine était Vénus ou Junon, et Rosalie Psyché, ou plutôt elle ressemblait à cette aimable Cécile que j’avais tant aimée, et que mon amitié regrettait encore aussi vivement qu’aurait pu faire l’amour heureux.
Vers le soir, après la méridienne, don Inigo me mena au spectacle; la salle n’avait qu’un amphithéâtre et un patio (parterre)[109] encombrés d’une tourbe oisive, dont la plus grande partie était en bonnets de nuit et en manteaux, et qui, aspirant leurs cigaros, remplissaient la salle de fumée et d’odeur de tabac; c’est pourtant à cette lie nationale que les acteurs cherchent à plaire. Souvent ils lui adressent la parole en lui donnant des épithètes flatteuses. Le sujet de la pièce qui attirait tout Valence, était une comédie héroïque, dont les acteurs sont les Maures et les Espagnols qui se font la guerre, où, dans un dialogue vif, ils s’accablent de sarcasmes et d’injures. Les spectateurs riaient d’un rire inextinguible et la salle retentissait de leurs applaudissements. Il faut, dit-on, hurler avec les loups, j’ajoute qu’il faut rire avec les fous; mais le rire m’était impossible, j’aurais plutôt hurlé. Ce qui fatiguait mes oreilles encore plus que la déclamation des acteurs et les éclats de rire du patio, c’était la voix du souffleur qui répétait la pièce presque aussi haut que les comédiens. Ceux-ci, plus occupés du public que de leurs rôles, promenaient leurs regards sur les loges: je m’aperçus que la graciosa me souriait tendrement; je crus un moment que c’était une distinction particulière, et je lui répondais d’un aimable sourire et par des battements de mains: mais mon amour-propre fut bientôt détrompé. Je vis que les regards et le sourire de cette nymphe s’adressaient encore plus souvent aux membres du patio: lorsqu’il applaudissait, l’acteur le remerciait par un profond salut. Mais voici ce qui enivra de joie tous les spectateurs: un roi Maure entra à cheval dans le parterre, qui s’ouvrit, fit place; et ce prince, du haut de son coursier, débita une belle harangue à ses ennemis (les acteurs Espagnols); cette scène fit beaucoup plus d’effet sur ces bons Ibériens, que le cinquième acte de Rodogune, ou le quatrième de Mahomet n’en font à Paris. Les pièces Espagnoles sont divisées en trois journées; après la première, on joue une saignete ou un intermès; c’est un véritable intermède. C’est Thalie en goguettes; on joue dans ces pièces tous les états de la société: médecins, juges, et surtout les maris dont la jalousie, les infortunes amusent singulièrement le parterre et échauffent la verve des auteurs comiques: Bocace, Molière, La Fontaine jettent le sel à pleines mains sur les accidents du mariage. L’auteur des fables nous dit:
Tout homme, en trompant un mari;