Pense gagner indulgence plénière.

D’où vient donc ce plaisir malin que causent leurs disgrâces? C’est que la jalousie a toujours un côté ridicule; que nous sommes enclins à l’indulgence pour les fautes de l’amour et pour un sexe dont la faiblesse fait notre bonheur; et que la plupart des hommes voudraient être à la place de l’amant favorisé. La représentation fut terminée pa une tonadilla et un volero. Dans la tonadilla, une actrice seule chante une aventure galante et souvent scandaleuse, accompagnée de réflexions triviales. Le volero est une danse encore plus lascive que le fandango; la femme agace et fuit son danseur, revient, feint une tendre langueur, paraît se rendre et s’échappe encore.

Et fugit ad salices et se cupit ante videri.

L’amant, par ses regards, par ses gestes, exprime la vivacité de ses désirs; la musique, tantôt lente, tantôt animée, ralentit ou réchauffe leur ardeur: le moment du bonheur paraît approcher; les amants se joignent, s’entrelacent et la toile tombe.[110] Le fandango, disent les Espagnols, enflamme; le volero enivre; le premier peint la jouissance, et le volero la tendresse récompensée. Cependant des ecclésiastiques, de jeunes filles assistent à ce spectacle auprès de leur mère. J’ai vu depuis à Cordoue, jouer plusieurs pièces. L’une est Saint Amaro: au premier acte le saint monte en paradis, y reste deux cents ans; il va à la Chine, en enfer; enfin, un député céleste vient l’enlever au ciel.

Nec Deus intersit, nisi dignus vindice nodus.

Dans une autre comédie, un saint enchaîne le diable avec un rosaire, et le diable pousse des hurlements horribles, ce qui édifie beaucoup les spectateurs. Une autre famosa jornada, représente Saint Antoine récitant son confiteor; au mea culpa, les spectateurs se mettent à genoux et se donnent de grands coups sur la poitrine. A la mort du grand Gustave-Adolphe, roi de Suède, tué à la bataille de Lutzen, les Espagnols témoignèrent une joie excessive et indécente; un auteur fit à ce sujet une tragédie qui dura pendant douze représentations: le roi y assistait tous les jours.

On m’a conté qu’à Madrid, un des grands plaisirs du roi et de sa cour, au spectacle, est de jeter à la tête des dames des œufs vidés et remplis d’eau de senteur. La salle est embaumée par cette aspersion.

Comme je dois, en ma qualité de voyageur, présenter les Espagnols dans toutes leurs situations, je parlerai d’un autre spectacle auquel j’assistai le lendemain de la comédie. C’était un vendredi: don Inigo étant occupé, j’allai seul au collège du Corpus Christi, pour voir un crucifix que l’on ne découvre que ce jour de la semaine; j’y trouvai un grand concours d’hommes et de femmes. On chanta le miserere; pendant ce chant mélancolique, on tira d’abord un des rideaux qui cachaient le crucifix: il en a trois; quelque temps après on replia le second; et à la fin du miserere, quand l’attendrissement était au comble, le dernier voile tomba, et le christ fut visible. Aussitôt les pleurs, les gémissements, les sanglots retentirent dans toute l’église. Je suis persuadé que la plupart de ces dévots si tendres, si affligés, étaient la veille à la comédie, et riaient aux éclats aux scènes libidineuses de la tonadilla, de la saynète et du volero, ce qui prouve que cette nation, bien plus que les autres peuples, a besoin d’émotion, n’importe la cause.

Je revenais chez don Inigo fort occupé de cette scène religieuse, lorsqu’au commencement de la rue où je demeurais, j’entendis tousser sur un balcon; je levai la tête, et vis, à travers une jalousie, une femme qui avançait la main, et jouait de l’éventail. Ce jeu est un langage intelligible pour les gens du pays, mais encore très-obscur pour moi; cependant je crus devoir un signe de politesse à cette belle inconnue; je saluai de la main, suivant l’usage du pays, et je n’y pensai plus.

L’après-dînée, mon hôte et moi, nous allâmes, dans un volante,[111] au bourg de Burjazot, situé sur une jolie colline, embellie par de charmantes maisons, dont chacune a son jardin. Le bourg est entouré d’un petit bois, au milieu duquel jadis était un chêne dont les rameaux couvraient l’espace de terre qu’une paire de bœufs peut labourer dans un jour. Ses branches avaient quarante-huit pouces de diamètre, chacune formait un gros arbre; on les avait étayées par des piliers, qui donnaient à son enceinte l’air d’un cloître agreste; cependant le tronc principal n’avait que quinze pieds de tour: il a péri en 1670. Burjazot est très-fréquenté à cause de la salubrité et de la fraîcheur de l’air. Nous entrâmes d’abord dans l’église où est le tombeau de Françoise l’Advenant, cette fameuse comédienne, la maîtresse de l’hermite du mont Serrat. Pendant que don Inigo disait un de profundis pour cette belle et infortunée courtisane, je lisais son épitaphe en latin, composée par un prêtre; j’ai rimé la fin de cette inscription: