Au sortir de l’église, nous montâmes sur une belle terrasse de trois cent vingt-quatre pieds carrés; elle contient trente-sept puits bâtis, en forme d’entonnoir, par les Maures, pour y tenir leurs grains en réserve. Ils conduisent à un grand magasin voûté de cent quatre-vingts à cent quatre-vingt-dix pieds carrés; il est revêtu de faïence: c’est encore le magasin le plus considérable de Valence.

De cette terrasse nous allâmes dans une petite maison, asile modeste d’un villageois. Une femme, encore jeune, accueillit don Inigo comme un père, lui baisa la main, et lui dit que son époux était à la ville. — J’aurais voulu le voir; je vais cependant vous donner votre pension, qui écheoit dans six jours. Il m’apportera le reçu à son premier voyage à Valence. Il lui compta cinquante piastres, et cette jeune femme les reçut les yeux remplis de larmes, en le nommant son bienfaiteur, son père. Adieu, ma chère Antonia, lui dit don Inigo; vous ne m’avez pas d’obligation: j’acquitte une dette sacrée. En sortant il me dit: Voulez-vous que nous marchions un peu? la voiture nous suivra. Il ajouta: Vous m’avez paru étonné de ce qui vient de se passer; vous le serez bien davantage si je révèle le secret de cette dette. J’expie une grande faute de ma jeunesse. Il en coûte à l’amour-propre de faire de pareils aveux; mais ils sont moins pénibles lorsque le repentir a suivi la faute. J’avais vingt ans; deux passions entraînaient mon ame, l’amour du plaisir et du jeu; mon père, homme très-charitable, me confiait souvent les aumônes qu’il distribuait aux indigents; plusieurs fois j’avais été chargé de porter de l’argent au père d’Antonia, bon et honnête villageois attaché depuis long-temps à ma famille, et qui même lui avait rendu des services. Mon père, apprenant qu’il était dangereusement malade, me remit cinquante piastres pour les lui porter. Ce même jour j’allai à une partie de jeu: le vent de la fortune me fut contraire, et mes fonds furent épuisés. Séduit par l’espérance, je hasardai le dépôt confié, l’argent du pauvre: il se fondit dans ce creuset infernal. Trop coupable, trop honteux pour m’en ouvrir à mon père, j’attendis le retour de la fortune, ou l’échéance de ma pension, pour m’acquitter envers le malheureux que la mort menaçait, mais que je croyais plus éloignée. J’en frémis encore après trente ans écoulés. Ce retard lui coûta la vie: privé d’argent, au lieu de faire venir un médecin de Valence, comme il le désirait, il eut recours au chirurgien de son village, le plus inepte et le plus opiniâtre des hommes, qui le saigna, resaigna jusqu’à ce qu’il le vit bien mort. Lorsque la nouvelle de cet événement parvint à mon père, et qu’il apprit que l’argent n’avait pas été remis, il me fit appeler, et me demanda si j’avais porté les cinquante piastres à Burjazot. Je rougis, et restai interdit. Répondez, je vous prie; d’où vient cet embarras? — De ma faute et de mes remords. J’ai joué cet argent, et, croyant que rien ne pressait, j’attendais d’en avoir pour remplir vos charitables intentions. — Descendez dans votre conscience; cet homme est mort faute de secours. — Ah, grands dieux! que je suis coupable! Je veux réparer mon crime — Comment? — D’abord en renonçant au jeu, et en portant demain cet argent à la fille de l’infortuné que j’ai laissé périr. Mon père me répondit froidement: Veremos (nous verrons). J’allai sur-le-champ vendre ma montre, que j’avais fait venir de Londres, et que j’aimais beaucoup, et j’en portai le produit à la jeune Antonia. Mon père le sut et ne m’en dit rien; ma mère voulut la remplacer par une autre: mon père s’y opposa, et ce ne fut que six mois après qu’il m’en présenta une du même prix, en me disant: J’ai différé pour vous laisser le mérite d’une bonne action: se priver pour donner, voilà le vrai bienfait. Les aumônes qui ne coûtent aucun sacrifice, comme celles des grands seigneurs, ne sont que des miettes de leur table qu’ils laissent tomber. L’aumône est ordonnée par toutes les religions. Le Coran dit que l’Être-Suprême attachera, à celui qui la refuse, un effroyable serpent, qui piquera sans cesse la main avare qui repoussa les pauvres. Il ajouta: Les passions vous entraînent, vous maîtrisent; j’en serais vivement affecté, si je n’avais découvert dans le fond de votre ame de la sensibilité et des sentiments de probité et d’honneur: ces deux barrières, j’ose l’espérer, opposeront toujours une forte résistance à l’entrée du vice et de l’improbité. Cette leçon ne s’est jamais effacée de mon souvenir. A la mort de ce père tendre et vertueux, j’assurai à Antonia, par un contrat, la rente annuelle de cinquante piastres. Un négociant de Cadix associa, dit-on, la Vierge à son commerce:[114] moi, j’y ai associé les pauvres pour un sixième; et lorsque je manque à quelque observance de ma religion, je me punis par une amende à leur bénéfice. — Mon cher hôte, lui dis-je, si j’étais pape, je vous ferais canoniser après votre mort, quand même vous auriez déjeûné la veille de Noël, ou mangé une aile de poulet dans le carême.

Je me promenais souvent tout seul dans la ville avec un plaisir infini. Je voyais une foule d’hommes, de femmes, riants et animés, marchant d’un pas léger et rapide; j’entendais le chant des ouvriers, les voix des marchands d’orgeat, d’eau et de fruits; le son des orgues portatives, des tambourins et des triangles qui se mêlaient à ces voix. Le lieu de la scène ajoutait encore un charme nouveau à cet agréable mouvement des acteurs: les toits des maisons où voltigent des pavillons de soie de diverses couleurs, les orangers, les citronniers, les lauriers-rose, les plus belles fleurs qui étalent leur pompe sur les terrasses, éclairées d’un soleil pur et brillant, tout cet ensemble formait pour moi un spectacle nouveau et délicieux. Trop heureuse Valence! ô climat fortuné! où le plaisir, la gaîté et l’amour semblent animer tous les individus; où la nature, déployant ses richesses et sa fécondité, offre à nos yeux un vaste et magnifique jardin! Un jour, au retour de cette promenade charmante, en passant devant la maison de la belle inconnue qui m’avait salué de l’éventail, je jetai les yeux sur son balcon; elle y était derrière sa jalousie, et le jeu de l’éventail recommença; ensuite elle étendit ses deux bras, et ses doigts me parlèrent un langage très-obscur pour moi, mais très-usité et très-intelligible pour un Espagnol. J’ai vu depuis des enfants de sept à huit ans, des deux sexes, se parler d’amour avec cet idiome symbolique. Me trouvant dans un accès de gaîté et de contentement, je répondis à ma belle inconnue, qui cachait sa tête et ne montrait que ses bras, par des signes et de grandes salutations; alors elle me jeta un rosaire. Ah! dis-je, cette beauté s’intéresse à mon salut. Je le pris, et, curieux de la connaître, j’entrai chez un quincaillier logé vis-à-vis de chez elle, et, après avoir acheté quelque bagatelle, je lui demandai quelles étaient les personnes qui occupaient la grande maison en face de chez lui. — C’est un vieux gentilhomme qui a deux filles, l’une très-jolie, et l’autre passablement laide, mais fort éveillée, et voulant à toute force se donner un mari. Je pensai alors que c’était la jolie qui me fesait ces agaceries, ne pouvant supposer qu’une fille laide osât méditer la conquête d’un officier français, encore moins espérer d’en faire un époux. Je rentrai chez don Inigo, qui me dit: Je vous attends, venez m’aider à consoler ma fille; elle a reçu une lettre de ce misérable, qui lui dit qu’il va s’embarquer pour l’Amérique, et qu’il l’exhorte à l’oublier entièrement. Cette lettre a rouvert sa blessure; elle veut mourir, se retirer dans un couvent: elle vous voit avec plaisir, elle a de la confiance en vous; allez calmer sa douleur; écartez le projet du couvent, qui ferait son malheur et le mien. Je montai aussitôt chez Rosalie; je la trouvai, cette fatale lettre et son mouchoir à la main pour essuyer ses pleurs. Dès qu’elle m’aperçut elle s’écria: C’en est fait, l’ingrat m’abandonne pour toujours; et j’ai pu l’aimer, lui sacrifier tout! suis-je assez malheureuse! Sans lui répondre, d’un air triste et pénétré, je m’assis auprès d’elle. Après un court silence, elle ajouta en sanglotant: Il part, il s’embarque pour les Indes! — Eh bien, qu’il parte; il vous reste un bon père, le meilleur des pères; il vous reste votre jeunesse, une figure charmante, une fortune aisée: avec tant d’avantages vous pouvez encore cueillir des fleurs dans le champ de la vie. — Mais je suis trahie, je n’ai plus d’époux, je ne puis plus aimer! Je compris à ces mots qu’une jeune Espagnole ne voit de jouissances, de bonheur que dans l’amour: elle ne respire que pour aimer. Une Française n’oublie, en aimant, ni les douceurs de la fortune, ni le soin de sa parure, ni les triomphes de la vanité. N’avez-vous pas, lui dis-je, un père digne de tout votre amour? Vous soignerez sa vieillesse, l’embellirez de vos grâces, de vos caresses, de votre tendresse. — Hélas! je l’espère: sa félicité sera ma consolation. Je lui parlai alors de son projet de couvent, qui affligeait son père. Un couvent, lui dis-je, à moins d’un délire de dévotion, est le séjour de l’ennui et des regrets et quelquefois du désespoir. Je la désabusai, et calmai même ses angoisses, en lui présentant le tableau d’un avenir plus doux, plus fortuné.

Don Inigo me fit appeler pour me mener chez une de ses parentes, qui le fesait prier de venir assister à son accouchement. Je suis bien aise, me dit-il, que vous voyiez cette cérémonie. En entrant dans la chambre de dona Pepa, travaillée des douleurs de l’enfantement, je dis avec don Inigo: Ave Maria purissima; tous les assistants répondirent: sine peccado concebida. Un moine franciscain entra immédiatement après nous, portant sous sa tunique un petit saint de bois qu’il posa sur une table, et entoura de quatre cierges allumés. Il prit ensuite une ample tasse de chocolat, dans laquelle il trempa force biscuits et de l’azucar esponjado; son estomac fortifié par cette collation, il se prosterna aux pieds de la statue, un rosaire à la main, pour lui demander la prompte délivrance de la dame; il s’interrompait souvent, en défilant ses grains, pour lui annoncer le terme prochain de ses douleurs; mais l’accouchement était lent et laborieux. Le moine suait, s’agitait et jetait sur son saint des regards d’indignation; enfin l’enfant vit la lumière, et assura le triomphe du moine et de son saint. Le révérend me dit en confidence que, sans ses prières et l’intervention du saint, la senora Pepa aurait souffert beaucoup plus long-temps. Je lui répondis que je n’avais connu jusqu’à ce jour que sainte Lucine qui présidât aux accouchements. Ferte opes Lucina. Nous ne connaissons pas, me répondit-il, cette sainte en Espagne: elle est donc française? — Non, elle est née en Grèce, où elle a eu des autels. C’est une sainte si puissante, qu’on lui a vu empêcher un accouchement pendant vingt-quatre heures.[115] Quand la senora fut délivrée, on éteignit les cierges, et l’on fit entrer les enfants de la maison, l’un âgé de cinq ans, l’autre de six, tous deux habillés en franciscains. Je demandai à don Inigo si c’étaient des enfants de la balle. — Non, à leur naissance les parents ont fait vœu de leur faire porter l’habit religieux pendant un certain nombre d’années. Depuis, j’ai vu souvent de ces petits moinillons polissonnant dans les rues. Ceux-ci s’emparèrent de la statue, en jouèrent, la promenèrent, tandis que le patron du saint savourait, avalait des confitures, et s’abreuvait d’un excellent vin. Passato il pericolo, gabbato il santo.

Lorsque nous eûmes quittés l’accouchée, don Inigo me demanda ce que je pensais du moine et de son saint. Je les compare, lui dis-je, à une cérémonie toute aussi singulière qui se passe à Rome. Quand un personnage distingué ou opulent est attaqué d’une maladie dangereuse, il envoie sa voiture aux pères récolets, et les fait prier d’apporter chez lui il bambino (c’est un petit Jésus de bois). Deux récolets aussitôt montent dans le carrosse, mettent entre leurs jambes le bambino paré comme un nouveau marié. Arrivés dans la chambre du malade, ils le placent à côté de son lit, et restent dans sa maison, à ses frais, jusqu’au dénouement de lu maladie. Ce bambino est l’unique patrimoine de ces pères; mais c’est pour eux une source intarissable de richesses, car il est toujours en course: on se l’arrache, on se bat à la porte du couvent pour le posséder.

Don Inigo me proposa le jour suivant une promenade à Beninamet, charmant village à demi-lieue de Valence. Nous verrons, me dit-il, la maison de campagne que j’y veux acheter; elle est auprès de la délicieuse retraite du chanoine don Pedro Mayoral, que nous visiterons en passant. Ma fille viendra avec nous: puisque la maison que je désire avoir doit être son asile, il faut qu’elle lui convienne. J’acceptai cette partie avec plaisir. A peine avions-nous fait quelques pas dans notre voiture, que nous fûmes arrêtés par la rencontre du viatique. Il était précédé de quantité d’hommes qui portaient des cierges, de six hautbois maures nommés douzainas, et d’un petit tambour qui s’accorde avec ces instruments. Nous mîmes pied à terre, et don Inigo céda la voiture au porte-dieu et à ses deux acolytes, et nous allâmes à l’église attendre son retour. Mon hôte, qui soupçonnait mon étonnement, me dit que c’était l’usage en Espagne; que les plus grands seigneurs s’y soumettaient; les cochers même, ajouta-t-il, refuseraient de marcher: ils croient qu’il y a des indulgences attachées à cette cérémonie. L’Espagne, lui dis-je en souriant, est le pays des indulgences; on ne peut pas s’y damner: mais ce n’est pas le prêt de votre carrosse qui me surprend; je sais que tout homme raisonnable doit respecter les usages d’un pays, surtout ceux qui tiennent à la religion; mais ma plus grande surprise est d’avoir vu entrer le cortège du viatique dans la maison du malade: tout ce monde va-t-il aussi dans la chambre? — Oui, sans doute. — Je me flatte qu’ils n’y jouent pas du hautbois et du tambour? — Non, ils cessent en entrant; le prêtre asperge le moribond d’eau bénite, et implore pour lui la miséricorde divine. — Il devrait aussi l’implorer pour qu’elle lui accordât la force pour résister à ce fracas.

Au retour de la voiture nous partîmes pour Beninamet. Quelle charmante situation! Nous traversions des jardins, des vergers peuplés de jolies maisons; nous rencontrions de jeunes et charmantes paysannes élégamment chaussées. Leurs souliers, que l’on nomme alpargates, sont une légère semelle de chanvre ou d’esparto goudronné; le quartier de la chaussure n’a qu’un pouce de hauteur; mais des rubans bleus, ou couleur de rose, se croisent, et les attachent au mollet. Les jours de fête on les orne de franges et de nœuds: une jolie jambe et une jolie chaussure sont des piéges pour la volupté. La maison du chanoine don Pedro Mayoral est bâtie sur une éminence, au milieu des bosquets d’orangers et de citronniers qui embaumaient l’air de leur parfum. Nous trouvâmes le chanoine en bonnet blanc, une serpette à la main; il nous accueillit avec aisance et bonté; sa physionomie calme et heureuse me prévint en sa faveur. Voilà, dis-je, un homme qui est bien avec sa conscience. Je croyais voir le vieillard du Galèse, peint par Virgile,[116] ou celui de la Henriade.

Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,

Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.

Le fortuné chanoine nous fit asseoir sous un berceau d’orangers, dont les fruits colorés, mêlés aux fleurs, formaient sur notre tête un dais odoriférant. Je lui dis: Voilà les pommes du jardin des Hespérides. Oui, répondit-il; mais je ne suis point le dragon qui en défend les approches: je vous prie, au contraire, d’en accepter. Il cueillit alors les plus belles oranges, qu’il nous offrit, en commençant par la jeune Rosalie. Vous avez, lui dis-je, de grandes obligations à Hercule, qui, le premier, a transplanté ce beau fruit dans l’Ibérie, et qui sépara les montagnes qui liaient l’Espagne et l’Afrique. — J’ignore s’il a séparé les montagnes, mais je sais positivement que ce sont les Portugais qui, les premiers, nous ont apporté de la Chine ces pommes d’or si renommées; comme le citronnier nous vient de la Médie, et le grenadier de l’Afrique; d’autres disent de Chipre. Je lui parlai alors du bonheur dont il devait jouir dans son petit élysée. — Oui, grâce à la Providence, mes jours coulent en paix; j’avance dans la vie sans regret du passé, sans crainte de l’avenir. Il y a quarante ans que j’ai fait l’acquisition de ce petit jardin; je l’ai arrangé, embelli; je puis dire, comme Salomon: Feci hortos et pomaria, et consevi illos omnis generis arborum.[117] Cette douce occupation fait le charme de ma vie; on jouit chaque jour de son ouvrage; on chérit l’arbre que l’on a planté, comme l’enfant de ses peines, et l’objet de ses espérances. Je me réfugie dans cet hospice dès que j’ai rempli mes fonctions à l’église; mais il faudra bientôt le quitter. J’ai fait graver, sur cette petite colonne qui est à votre gauche, des vers d’Horace, qu’un Anglais m’a cités: