Nunc linquenda Tellus et domus,
Neque harum quas colis arborum te,
Præter invisas cupressos ulla
Brevem dominum sequetur.[118]
Vous voyez que j’ai supprimé le placens uxor (la femme chérie). J’ai épousé l’église, qui me donne de quoi vivre dans l’aisance. La pensée de la briéveté de la vie ne trouble pas mon bonheur; je n’imite pas notre roi Philippe V, qui, dans son superbe jardin de saint Ildephonse était agité des terreurs de la mort. J’ai mis ma confiance dans l’Être-Suprême; j’ai toujours tâché de concilier une vie sage et chrétienne avec les jouissances de la nature; je crois qu’il faut accorder la morale, la religion avec la fragilité de la nature humaine. A l’aspect des biens répandus sur la terre avec tant de profusion, je reconnais un Dieu bienfesant et prodigue, et non un Dieu des vengeances. Les saints anachorètes des déserts me paraissent inimitables; je n’aime point à voir des hommes atrabilaires se tourmenter, se déchirer, s’abreuver de larmes pour plaire à un Dieu bon et clément: c’est le calomnier, c’est en faire un tyran, que de supposer qu’il jouit de nos tourments, de nos douleurs. Hélas! offrons-lui nos peines quand elles arrivent, et supportons-les avec résignation et patience; il nous promet un avenir heureux. Ah! sans cette espérance, la vie ne serait qu’une longue mort. Je parlai ensuite à don Pedro de la beauté de ses orangers, et de leur extrême différence avec ceux qui viennent en France dans nos serres chaudes, qui sont toujours petits et malingres. — C’est ici leur patrie; lorsqu’ils sont bien soignés ils s’élèvent jusqu’à dix pieds de hauteur, et s’arrondissent en une circonférence de vingt pieds. Mais leur existence est rapide; tout passe vite sur la terre: vers la douzième ou quatorzième année l’arbre commence à languir, et il meurt à l’âge de vingt à vingt-cinq ans, dernier terme de sa vieillesse.[119] Chaque arbre me donne un bénéfice annuel de vingt sous.
Après quelques autres propos, l’heureux don Pedro me conseilla d’aller voir la chartreuse de Porta-Cœli, à quatre lieues de Valence. Elle est, me dit-il, sur le penchant d’une montagne; on y jouit d’une vue superbe: des rosiers tapissent les fenêtres des cellules; tout respire, dans cette retraite, le calme et le recueillement; ajoutez à cela que le terroir produit un excellent vin; enfin cette chartreuse est nommée, avec raison, Porta-Cœli (le vestibule du ciel). Quel ciel! lui dis-je; quelle existence que celle d’un homme qui paralyse sa vie, et la passe à contempler la mort! Laissons ces idées fanatiques aux dervis, aux faquirs des Indes, ou aux caloyers du mont Athos.[120]
Don Inigo nous conta que dans sa jeunesse il allait souvent à cette chartreuse pour voir un de ses parents, et nous avoua qu’il n’en revenait jamais sans songer à la mort. L’air sombre des religieux, la maigreur, la pâleur de leurs visages, le silence, frère de la mort, qui règne dans les dortoirs, tout m’en offrait l’image; cependant la beauté du site, la majesté des arbres, éclaircissaient un peu les nuages qui pesaient sur mon ame: le cimetière orné de hauts platanes, de palmiers, de rosiers, me paraissait le séjour des ames bienheureuses. Mon parent s’y promenait souvent. J’y vais, me disait-il, interroger mes prédécesseurs: je leur demande s’ils regrettent la vie, s’ils sont fâchés de l’avoir passée dans la solitude, dans la pénitence, et au pied de la croix. J’entends alors une voix qui me répond: Non; pour le trajet pénible d’un moment, nous avons une éternité de bonheur et de gloire. Ce parent, ajouta don Inigo, a mérité la couronne des saints, et si notre famille voulait sacrifier cent mille écus, nous le ferions inscrire dans la légende; mais nous aurions un patron dans le ciel et des créanciers sur la terre.
Je marquai alors mon étonnement de voir à Valence ou dans ses environs, et dans toute l’Espagne, une telle quantité de couvents et de chartreuses avec une population si peu nombreuse. La paresse plus que la dévotion, me dit don Pedro, engendre cette immense famille de moines. Sous Philippe II, on comptait, en Espagne, cinquante-huit archevêchés, six cents quatre-vingts évêchés, onze mille quatre cents abbayes d’hommes et de femmes, trente-un mille deux cents prêtres, deux cent mille clercs, et quatre cent mille religieux ou religieuses. — Vous avez là de quoi peupler toute l’Amérique méridionale, et dépeupler l’Espagne. — Je compare, malgré ma soutane et mon aumusse, ce vaste corps religieux à un immense monstre marin, dont j’ai vu les côtes à Saint-Laurent del Réal: elles ont seize pieds de longueur. Voici l’histoire de ce nouveau Leviathan, aussi terrible, aussi vorace que celui dont Job nous a fait la description. Un vaisseau l’aperçut auprès de Gibraltar; il déployait au-dessus des eaux de grandes ailes semblables à des voiles; on lui lâcha une bordée; il traversa le détroit en poussant des hurlements affreux, et il vint expirer sur le rivage de Valence. Il avait cent cinquante palmes de long sur cent de contour.[121] Un homme à cheval pouvait entrer dans sa gueule, et sept hommes pouvaient se placer dans l’intérieur de sa tête. Au reste, je ne prétends blâmer que l’excès dans les fondations monastiques. Les religieux et les prélats pratiquent des vertus et des actes de charité que ne produiraient pas l’humanité et la plus haute philosophie. Nous avons des établissements superbes pour les insensés, les orphelins et les infirmes. Pour moi, je dois bénir la Providence, je vis de sa bonté. Mon canonicat me vaut trois mille écus annuels; notre archevêque possède trente à quarante mille ducats de revenu; cependant je ne troquerais pas ma médiocrité contre son opulence. Mais je vais vous conduire à ma modeste librairie. Il nous mena dans une petite rotonde placée au milieu d’un bosquet de citronniers et d’orangers. Rien de si gai que ce petit bâtiment, rien de si simple que son ameublement. Il consistait dans un petit sopha de bois de noyer, avec son matelas et deux coussins couverts d’une étoffe de soie grise, et de plus une chaise et une table du même bois; entre les tablettes des livres était une assez bonne copie d’un tableau de Raphaël, qui est à l’Escurial; il représente la Vierge, l’enfant Jésus, Saint Jérôme en habit de cardinal, qui leur lit la Bible, et l’ange Gabriel qui conduit aux pieds de Marie et de son fils, le jeune Tobie qui vient leur faire hommage de son poisson. Voilà, lui dis-je, un poème bizarre, et une réunion miraculeuse. — Elle blesse la chronologie, mais elle n’en est que plus agréable. La moitié des rayons de la bibliothèque étaient vacants. J’ai très-peu de livres, me dit don Mayoral, mais je les lis: je n’aime pas les sociétés nombreuses, l’esprit y est trop distrait et ne forme aucune idée suivie. D’ailleurs j’aime mieux réfléchir en me promenant, et jouir de mes propres idées, que de surcharger ma mémoire de celles des autres. Je ne cours pas après la science, mais après la sagesse et le bonheur. Je cherche surtout dans la lecture une douce occupation. Voilà à la tête de mes livres Don Quichotte qui me préserve de l’hypocondrie; ici una grammatica castellana, où j’apprends à parler ma langue avec pureté: cet ouvrage est, il theatro critico du père Feijoo, un de nos auteurs le plus philosophe, quoique moine.
Voilà un tratado de la elocution del perfecto lenguage. Il contient une courte histoire de la langue espagnole.
Ce livre-ci, intitulé: Collection de Sermones espagnoles, n’offre pas toujours des morceaux d’éloquence, et peut quelquefois donner à rire aux hérétiques.