Qu’on enfermât pendant cinq à six mois,

Sous les triples verroux d’une voûte profonde,

Avant de les nommer, les juges et les rois.

Enfin brilla le jour où je devais comparaître devant le corrégidor et la belle Angélique. Quatre alguasils m’escortèrent chez cet auguste magistrat. Il me reçut avec la même gravité que Brutus avait reçu jadis les ambassadeurs de Tarquin. — Monsieur l’officier français, me dit-il, nous avons en Espagne des principes plus sévères et d’autres mœurs qu’en France, où l’on se fait un jeu de la galanterie et de l’honneur des femmes. — Monsieur le corrégidor, en France on a moins d’hypocrisie, autant de respect pour les femmes, et plus d’égards pour les étrangers. Dans ce moment entra le grand-vicaire avec l’Angélique qui m’avait choisi pour son Médor. Elle était accompagnée de la matronne que j’avais vue à l’église. Monsieur, me dit le corrégidor, voici la victime de votre inconstance. Je la regarde; juste Ciel! je crois voir une caricature de comédie. Par saint Pierre et saint Paul, dis-je tout bas, que cette Angélique ferait bien d’emprunter l’anneau de la reine du Catai pour se rendre invisible! Pour premier agrément, elle boitait, et sa stature était de quatre pieds et demi, son teint bourgeonné, et ses deux petits yeux, pleins d’un feu voluptueux, révélaient le secret de son tempérament. Une riche parure relevait ses charmes; sur sa tête brillait une rédizilla couleur de rose, ornée de rubans bleus enlacés les uns dans les autres; une mantille, d’une mousseline très-claire, enveloppait sa tête et ses épaules, et une basquine noire me dérobait ses formes de la ceinture en bas.[142] Autour d’un bras sec et noir était un chapelet de corail en forme de bracelet, d’où pendaient une croix et deux médailles; ma bague, don fatal aussi brûlant que la robe du centaure Nessus, figurait à son doigt avec plusieurs autres bagues. Elle m’honora, en me saluant, d’un regard des plus doux: je lui répondis par une révérence très-froide. Le grand-vicaire s’approcha de moi, et me dit: Voilà celle que vous aimez, et que vous devez reconnaître pour votre épouse, après les témoignages que vous avez donnés de votre amour, et quelle a daigné agréer.

A ce discours, que l’on n’attendait pas,

Robert glacé, laissa tomber ses bras:

Puis fixement regardant la figure,

Dans son horreur il recula trois pas.

Je fus plus brave que Robert: je restai immobile et muet. Enfin la parole me revint. Je répondis que je n’avais pas l’honneur de connaître mademoiselle, et que jamais je n’avais songé à l’aimer ni à l’épouser. Pardonnez-moi, vous la connaissez, répliqua le vicaire; vous l’avez vue au refresco de la duchesse de Silva; depuis vous avez passé souvent sous son balcon, vous lui avez fait des signes, vous avez reçu d’elle un chapelet et des fleurs, vous lui avez écrit un billet, et donné un anneau. Je me rappelai, à ce discours, qu’en effet j’avais vu cette figure dansant le fandango avec des attitudes et des mouvements très-voluptueux, qui ravissaient les spectateurs, auxquels moi-même j’avais applaudi. Je compris que c’était à cette époque que dona Angelica avait résolu de me prendre dans ses filets. Je répondis au vicaire que je me rappelais avoir vu danser mademoiselle avec beaucoup de légèreté et d’expression sans que mon cœur en fût affecté. — Et pourquoi passiez-vous si souvent dans sa rue? s’écria le corrégidor. — Parce que c’était mon chemin, et que l’on n’épouse pas toutes les demoiselles des rues où l’on passe. — Vous persistez donc dans ce refus injurieux? — Oui, je me ferai plutôt capucin, hermite, ou chantre d’Italie, que de consentir à ce mariage. — Eh bien, monsieur, vous resterez en prison jusqu’à ce que vous ayez fait des réflexions plus sages, ou que la senora dona Angelica, indignée de votre inconstance, se soit désistée de ses poursuites. Après ces mots, il fit signe au grand-vicaire de sortir, et d’emmener la belle Angélique, qui, en s’éloignant, me jeta un regard des plus tendres et des plus langoureux. Resté seul avec le corrégidor: De quel droit, lui dis-je, traitez-vous ainsi un gentilhomme français, capitaine au service de son roi; et par quelle injustice voulez-vous le forcer à un mariage aussi inconvenant que ridicule? — Monsieur le capitaine, ignorez-vous que tout voyageur ou étranger est soumis aux lois du pays qu’il habite? Cromwel fit pendre à Londres le frère d’un ambassadeur de Portugal qui avait osé les violer. — Je sais, monsieur, tout comme vous, le respect que l’on doit aux lois et aux usages d’un pays; mais quand les lois sont absurdes, injustes, qu’elles enveloppent les honnêtes gens dans des piéges, je ne les reconnais pas. — Une plus longue discussion serait inutile; je dois faire mon devoir, et non vous rendre compte de mes actions. Vous allez retourner à votre prison: c’est à vous, si ce séjour vous déplaît, à vous en faire ouvrir les portes. — Je cède à la force; mais mon gouvernement sera instruit du singulier accueil que l’on fait ici à un officier français. Le corrégidor me tourna le dos, et je fus ramené à mon gîte.

Je n’étais ni assez philosophe ni assez pieux pour supporter un pareil traitement sans dépit et avec patience; mais j’avais assez de fermeté d’ame pour braver les prêtres, les corrégidors, et tous les alguasils de l’Espagne, plutôt que d’épouser une infante aussi laide que folle, et qui, emportée par son tempérament, voulait un mari quelconque. Je gémissais, je m’agitais sous le poids de ces réflexions, lorsque don Inigo parut. Je crus voir l’ange de la paix; je cours, je me jette dans ses bras, je l’embrasse. Après ces douces étreintes, il me dit: Comment, vous vous laissez prendre au manège d’une jeune coquette? — Et qui pouvait deviner ses ruses infernales, et qu’une jeune fille bien née tendit ses filets du haut d’un balcon pour prendre un mari? Quelles mœurs! quel abus de la religion! quel pays est le vôtre! Pour avoir dit à Barcelone que la Vierge n’avait pas besoin de luminaire, et pouvait se coucher de bonne heure, on me jette dans les prisons du saint-office; à Valence, on m’enferme encore pour me forcer d’épouser une Angélique laide comme un singe, parce que j’ai passé sous son balcon, et que je lui ai donné, par galanterie, une bague qu’elle me demandait. Je ne suis plus étonné qu’avec de pareils usages, et de telles lois, l’Espagne joue un si petit rôle en Europe. Il ne me reste plus, pour compléter mes infortunes, qu’à être frappé d’excommunication. — Cela viendra peut-être. — Mais expliquez-moi, de grâce, cette manière bizarre de prendre un mari à la ligne, du haut de sa fenêtre, comme un prend un brochet ou une carpe dans une rivière. — Cette sorte de mariage s’appelle sacar per el vicario (retirer par le vicaire). Une fille qui a douze ans accomplis peut réclamer pour son époux un adolescent qui a passé sa quatorzième année, si ce jeune homme lui a donné un bijou, une bague, ou écrit, un billet dans lequel le mot d’amour ne serait pas même prononcé. La jeune fille, munie de cet anneau, ou de cet écrit, présente sa requête au grand-vicaire, et demande un tel pour son époux. Si l’ecclésiastique prononce qu’il y a lieu au mariage, on arrête le jeune homme, on le conduit en prison, d’où il ne sort qu’après s’être engagé dans les liens du sacrement. C’est ainsi que s’est conduite dona Angelica Paular, qui est devenue amoureuse de vous au bal de la duchesse Silva. — Dites amoureuse des plaisirs de l’hymen: cette infante ne veut être ni vierge ni martyre.[143] Comme on abuse de tout dans votre pays! Les lois protègent les moines, leur cupidité, leur ambition; les moines, à l’ombre des lois, trompent, emmusèlent le peuple, et pour mieux l’enchaîner, chargent la religion de faux miracles, d’observances ridicules et de rites superstitieux: des messes, des rosaires, des jeûnes, des dons à l’église, tiennent lieu de mœurs, de vertus, et effacent tous les crimes. — Il y a quelque vérité dans votre diatribe, mais convenez d’un peu de légèreté française dans votre conduite: pourquoi faire le galant avec des inconnues, des filles à marier? Adressez-vous aux femmes: elles ne respirent qu’amour et volupté; vous ne courez aucun risque avec elles, sinon d’être poignardé si vous êtes infidèle; mais les filles sont sacrées: on ne peut y toucher que sous peine de mariage. Ce n’est pas qu’elles soient plus sages, car j’ai vu des filles de onze à douze ans sur le point d’être mères. — N’avez-vous pas assez de crédit pour me tirer d’ici? — Hélas! non; j’ai déjà fait quelques démarches: elles ont été infructueuses; et l’on m’a conseillé de ne pas me mêler d’une affaire qui regardait l’église. On dit la colère des rois terrible: les foudres de l’inquisition sont encore plus redoutables. Mais voici un moyen que je crois sur pour ravoir votre liberté. Écrivez à Madrid à monsieur le comte d’Ossun, votre ambassadeur; peignez-lui exactement votre situation, l’injustice criante que vous éprouvez: je me charge de la présentation de votre lettre, et de la faire appuyer. J’embrassai avidement cette espérance, et don Inigo retourna chez lui pour m’envoyer du papier, de l’encre et des livres, et me promit de revenir me voir chaque fois qu’il en aurait la permission; il ajouta que Rosalie, très-affligée, avait fait une neuvaine à la sainte Vierge pour obtenir ma délivrance.