Un assez grand nombre d'incunables, quelques belles éditions du XVIe siècle, et surtout une belle collection de pièces de théâtre dans leurs éditions originales, doivent être encore mentionnés pour achever la description de la bibliothèque de la princesse de Conti. Cette dernière collection, qui serait aujourd'hui si précieuse, formait cinquante volumes in-4, reliés en maroquin bleu, comme les romans du XVIIe siècle dont nous avons parlé plus haut. Chacun de ces volumes était composé de six pièces, sauf quelques-uns qui n'en contenaient que quatre ou cinq. Là se trouvaient réunies presque toutes les pièces de théâtre de Levert, Provais, Chapoton, du Cros, Gillet, Meret, Sallebray, des Cinq Auteurs, de Desmarets, Mareschal, Cadet, Chevreau, Claveret, Cyrano de Bergerac, Boyer, Puget de la Serre, Gilbert, Baro, Beys, Jodelle (avec les Œuvres et mélanges poétiques), Rosières de Beaulieu, La Fontaine, La Calprenède, Magnon, Jobert, Guérin de Bouscal, Grenaille, La Caze, Benserade, Metel d'Ouville, Le Vayer de Boutigny, Desfontaines, La Mesnardière, d'Ancour, P. Corneille (18 pièces), Scudéry, Rotrou (29 pièces), du Ryer (12 pièces), Bois Robert (10 pièces), Tristan, Scarron, de Prade, Regnault, Dalibray, de l'Etoile, Mlle Cosnard, Colletet, Monléon, Saint-Germain, Nouvelon, Le Clerc, Marcassus, Raissiguier, Bigrède, Brosse, Vozelle, Montfleury père, Quinault, Fremiele, J. Michel (la Résurrection de Notre-Seigneur par personnages, goth.).

Parmi les éditions du XVIe siècle l'on remarque les suivantes: l'Horloge des princes, trad. de Guevara par B. de la Grise et Herberay des Essars, Lyon, 1592, in-18, mar. bleu; les Eléments et principes d'astronomie, par R. Roussat, Paris, 1552, in-8; le Roland furieux, trad. par Chappuys, Lyon, 1582-1583, 2 vol., fig.; le Décameron de J. Boccace, trad. par Le Maçon, Paris, 1545, in-fol.; Histoires tragiques extraites de l'italien de Bandello, par Boistuau et Belle-Forest, Lyon, 1582, 8 vol. in-16; le Trésor des histoires tragiques, de F. de Belle-Forest, Paris, 1581, in-16; Histoires prodigieuses, par Boistuau et Belle-Forest, Paris, 1598, 2 vol. in-16, fig.; l'Heptaméron de Marguerite de Valois, remis en son vrai ordre par C. Gruget, Paris, 1560, in-4, mar. r., doub. de mar.; Histoire du noble Tristan, prince de Léonois, trad. par Langevin, Paris, 1586, in-4; Amadis de Gaule, trad. de l'espagnol par Herberay des Essars, avec fig., Paris, 1548, 4 vol. in-fol., mar. r.; le Premier livre de la chronique de Dom Floris de Grèce, trad. par le même, Paris, 1552, in-fol., fig.; Histoire de Palmerin d'Olive, trad. du Castellan par Maugin, Paris, 1549, in-fol., fig.; Histoire palladienne, mise en françois par C. Colet, Paris, 1555; le Premier livre de l'histoire de Gérard d'Euphrate, Paris, 1549, fig.; les grandes Annales de France, par Belle-Forest, Paris, 1579, 2 vol. in-fol.; les Mémoires d'Olivier de la Marche, Gand, 1566, in-4.

Un certain nombre de livres étaient particulièrement remarquables par leur reliure ou par leur tirage, tels que: les Statuts de l'ordre du Saint-Esprit, Paris, Imprimerie royale, 1703, in-4 grand papier, mar. bleu doubl. de tabis; les Triomphes de Louis XIII, représentés en figures par J. Valdor, avec les vers de Ch. Beys et de P. Corneille, Paris, 1649, in-fol., gr. pap., v. br., tr. dor.; Recueil de lettres galantes, Amsterdam, 1706, in-12, mar. bleu, doublé de mar. rouge; Fables de La Fontaine, ornées des figures d'Oudry, Dupuis et Cochin fils, Paris, 1755 et suiv., 4 vol. in-fol., gr. pap., mar. rouge, dent., avec cette note de l'expert: «On croit devoir assurer que cet exemplaire est des premiers de ce livre donné par souscription, en ce que les volumes ont été reliés au fur et à mesure de leur livraison»; la magnifique édition des Œuvres de Boileau, avec les figures de B. Picart, Amsterdam, 1718, 2 vol. in-fol., mar. rouge, dent.

Signalons, en terminant, un Ronsard, Paris, 1623, 2 vol. in-fol., v. f., filets; un Du Bartas, Paris, 1611, in-fol.; la Satyre Ménippée, 1595, parch.; les Essais de Montaigne, Paris, 1640, in-fol.; les Œuvres de Molière, avec figures, Paris, 1697, 8 vol. in-12.

VII

La reine Marie Leczinska ne fut peut-être pas une bibliophile, bien que cette honnête passion eût pu adoucir les amertumes que lui causèrent les amours de Louis XV et la faveur de Mesdemoiselles de Nesle et de Mme de Pompadour; mais elle aimait la lecture, et les lettres n'étaient pas chose étrangère dans le cercle intime d'amis qu'elle s'était formé, et où l'on distinguait la duchesse de Luynes, née Marie Brulart, l'aimable président Hénault, Fontenelle, Moncrif. «Le respect qu'elle inspire, a dit d'elle Mme du Deffand, tient plus à ses vertus qu'à sa dignité; elle n'interdit ni ne refroidit point l'âme et les sens. On a toute la liberté de son esprit avec elle: on le doit à la pénétration et à la délicatesse du sien; elle entend si promptement et si finement, qu'il est facile de lui communiquer toutes les idées qu'on veut sans s'écarter de la circonspection que son rang exige.» La bibliothèque de cette princesse était peu nombreuse, mais d'un choix sévère. Les livres avaient été reliés par Padeloup; la plupart sont conservés à la Bibliothèque nationale.

Avec Mesdames de France, filles de Louis XV et de Marie Leczinska, nous sommes au contraire en pleine bibliophilie. Mesdames, et sous ce nom nous désignons seulement Madame Adélaïde, née le 23 mars 1732, Madame Victoire, née le 11 mai 1733, Madame Sophie, née le 27 juillet 1734, laissant de côté Madame Elisabeth, l'aînée, qui devint duchesse de Parme, Madame Henriette, sa sœur jumelle, morte de bonne heure, en 1752, et Madame Louise, la dernière des filles de Louis XV, entrée en religion du vivant même de son père. Mesdames, disons-nous, étaient toutes, comme leurs autres sœurs, instruites, intelligentes, pieuses, et portées à aimer le bien. Elles avaient eu pour gouvernante la vieille duchesse de Ventadour, qui avait rempli les mêmes fonctions près de Louis XV, ou plutôt la duchesse de Talard, qui eut cette charge en survivance, et Mmes de La Lande, de Villefort et du Muy pour sous-gouvernantes. L'éducation de Mesdames Elisabeth, Henriette et Adélaïde seules se fit à la cour; les autres filles de Louis XV furent élevées à l'abbaye de Fontevrault, où, en 1738, elles furent envoyées et placées sous la direction de l'abbesse, Louise de Rochechouart-Mortemart, femme de haute vertu et de grand mérite.

Madame Victoire n'en revint qu'en 1748, Mesdames Sophie et Louise en 1750. L'on peut dire que ce fut alors seulement que se fit leur véritable éducation. Le roi leur donna un excellent précepteur, M. Hardion, de l'Académie française. «Cet aimable et savant homme passait une heure avec chacune des trois sœurs, dit M. Ed. de Barthélemy, leur faisant des cours d'histoire et même de philosophie, d'après lesquels elles rédigeaient des extraits.» Il leur apprit également plusieurs langues, même le grec, et les avança assez dans l'étude des belles-lettres. Grandes liseuses, «elles faisaient, dit le duc de Luynes, des entreprises de grandes lectures dont elles venaient à bout.» Sur l'invitation de Madame Adélaïde, M. Hardion composa même pour cette princesse une Histoire universelle sacrée et profane, en 20 vol. in-12. L'on sait que c'est par elles que Beaumarchais, qui leur fut comme un maître de musique, se poussa d'abord dans le monde.

Mme Campan, qui avait été leur lectrice, nous a laissé d'elles, dans ses Mémoires, un portrait qui doit-être vrai, car on n'y remarque aucune flatterie: «Quand Mesdames encore fort jeunes, dit-elle, furent revenues à la cour....., elles se livrèrent avec ardeur à l'étude, et y consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire correctement le français et à savoir très bien l'histoire. Madame Adélaïde, surtout, eut un désir immodéré d'apprendre; elle apprit à jouer de tous les instrumens de musique, depuis le cor, (me croira-t-on?), jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes mathématiques, le tour, l'horlogerie, occupèrent successivement les loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une figure charmante; mais jamais beauté n'a disparu si promptement que la sienne. Madame Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son regard, son sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de son âme. Madame Sophie était d'une rare laideur... On assurait qu'elle montrait de l'esprit, et même de l'amabilité dans la société de quelques dames préférées; elle s'instruisait beaucoup, mais elle lisait seule; la présence d'une lectrice l'eût infiniment gênée.» Madame Louise, celle qui se fit religieuse à Saint-Denis, était plus passionnée encore que ses autres sœurs pour la lecture. Mme Campan la lui faisait cinq heures par jour; et comme ce n'était pas sans fatigue, la princesse lui préparait elle-même de l'eau sucrée, et s'excusait «de la faire lire si longtemps sur la nécessité d'achever un cours de lecture qu'elle s'était prescrit.»

Chacune d'elles avait les livres de sa bibliothèque, aux mêmes armes, c'est-à-dire de France, dans un écu en losange surmonté d'une couronne ducale. Seulement leurs livres différaient ordinairement par la couleur de la reliure: ceux de Mme Adélaïde étaient en maroquin rouge; ceux de Mme Sophie, en maroquin citron; ceux de Mme Victoire, en maroquin vert. Nous possédons les catalogues manuscrits de ces bibliothèques. En tête du Catalogue des livres qui forment la bibliothèque de Madame Victoire, 1789, (Bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit no 6274), on lit cet avis: