—Attendez donc! répéta Camuflet. Étant dit que j'avais commencé mon enquête sur M. de Walhofer en le supposant un sexagénaire épris des appas surannés de noble dame Buffard des Palombes, vous comprendrez combien je fus d'abord surpris en apprenant que le baron était un jeune homme... Mais cette première surprise n'était pas comparable à l'étonnement énorme dont je fus saisi en écoutant M. Fraimoulu me faire le portrait du baron de Walhofer... Trait pour trait, à s'y méprendre, il me dépeignait le jeune homme que, de chez vous, j'avais vu fumant à sa fenêtre.
Raide, l'oeil sombre, le front contracté, M. Grandvivier s'était lentement redressé sur son siège.
—Alors? fit-il d'une voix dans laquelle Camuflet, s'il n'eût été absorbé par son récit, aurait pu remarquer un tremblement.
—Alors, continua Camuflet, sous le coup de cette ressemblance, je me sentis pincé par la burlesque idée fixe que ces deux jeunes gens n'étaient qu'un même individu. Je me rendis donc rue de Turenne, ou plutôt dans la ruelle que bordait l'ignoble masure où j'avais affaire. Des informations prises m'apprirent que je pourchassais un ex-saltimbanque, porteur du prétentieux sobriquet du Tombeur-des-Crânes, espèce de mauvais drôle que je fus honteux d'avoir pu confondre avec M. de Walhofer. Déterminé à connaître le baron, je piquai droit sur la rue Caumartin où, m'avait dit M. Fraimoulu, habitait le jeune Belge. Sur l'affirmation du concierge que le baron était chez lui, je montai deux étages et j'arrivai devant la porte désignée.
Il tardait sans doute à M. Grandvivier de voir Camuflet atteindre son dénouement, car il interrompit pour demander:
—Et quand vous avez connu le baron, vous n'êtes pas revenu, bien entendu, à votre idée que M. de Walhofer et ce Tombeur-des-Crânes n'étaient qu'un?
Camuflet avait l'amour-propre du conteur qui veut ménager ses effets. De plus, il aimait une phrase qu'il tenait à replacer. Au lieu de satisfaire la curiosité du juge, il passa outre.
—N'anticipons pas, comme disent les romanciers, répéta-t-il. Arrivé devant le logis du baron, j'allais sonner quand une porte s'ouvrit à l'étage au-dessus. Sur le carré s'établit, à voix prudente, un dialogue dont, de prime-abord, je ne compris rien autre chose que, des deux causeurs, l'un était le baron. En somme je n'étais venu que pour connaître le visage de ce jeune homme assez courageux pour courtiser la fort défraîchie dame Buffard des Palombes. Pour contenter mon désir, j'allais avancer la tête par-dessus la rampe pour tâcher d'apercevoir mon homme, quand tout à coup je me sentis le chef entouré d'un tapis qui m'aveugla; je fus saisi à la ceinture, soulevé, emporté à quelques pas. Quand je pus me dégager la tête, celui qui m'avait joué la farce avait disparu. Je me trouvais chez M. de Walhofer, enfermé à double tour.
—Et vous n'avez jamais su qui vous avait enfermé? demanda le juge qui, depuis un instant, s'était pris d'intérêt pour le conteur.
—N'anticipons pas! n'anticipons pas! insista Camuflet. Vous comprenez ma situation dans ce logis où le premier arrivant pouvait me prendre pour un voleur. Pas d'autre sortie que cette porte fermée à double tour, qui, soudainement, fit en entendre le grincement de sa serrure, tourna sur ses gonds et laissa apparaître à mes yeux un arrivant qui n'était pas le baron.