—Et tu dis que cet homme était un colosse de force? Il a dû alors t'emporter comme une plume, ma pauvre chérie, disait la veuve.

—En arrivant à l'auberge de la Biche-Blanche j'étais brisée par les cahots d'une voiture suspendue dans laquelle je voyageais depuis deux jours. Mon oncle m'accorda trois heures pour me reposer dans une chambre. Je m'étais endormie tout habillée sur mon lit, quand je fus réveillée en sursaut. On m'avait entourée dans ma couverture et on m'emportait.

—Alors tu as crié?

—Non. La peur m'avait fait perdre connaissance. Mon évanouissement fut long car il était minuit quand je revins à moi. Le clair de lune me permit de me rendre compte de l'endroit où j'étais. C'était une salle délabrée, à demi pleine de décombres. Un homme dont la haute taille se découpait en silhouette, se tenait devant une fenêtre, guettant je ne sais quoi avec une attention extrême. À un mouvement que je fis en retrouvant ma connaissance, il se tourna vers moi en disant d'une voix menaçante: «Entre le magot et toi, ce n'est pas toi qui auras la préférence, la fille. Ainsi, ne bouge pas, ne crie point, si tu ne veux pas que je t'étrangle.» Puis il se remit à guetter.

—De quel magot parlait-il?

—Je n'en sais rien. Bientôt j'entendis le géant pousser une sourde exclamation de joie qu'il fit suivre de ces mots murmurés: «Tiens, l'imbécile qui m'apporte des avirons!» Et alors, s'adressant encore à moi, il me dit: «Si tu tiens à la vie, ne tente pas de t'enfuir pendant l'absence de deux minutes que je vais faire.» Il ouvrit doucement la porte de notre refuge et avança la tête au dehors. Puis il fit un pas, ensuite deux, semblant hésiter. Enfin, il s'élança et disparut. Aussitôt, derrière lui, j'entendis les pas précipités de plusieurs personnes courant sur sa trace. Au bruit des pas qui s'éloignaient succéda un coup sourd comme celui de la chute d'un corps lourd sur le sol. La porte se rouvrit brusquement pour donner passage à un homme dont je reconnus la voix, quand il me dit dans la demi-obscurité de la salle:

—N'aie pas peur, ma nièce!

C'était mon oncle, qui m'emporta dans ses bras en courant. Il me déposa dans un taillis au bord de la Sarthe en disant:

—Ils vont faire ma besogne en tuant ce grand idiot. Nous avons le temps de respirer.

Au bout de cinq minutes, mon oncle, qui regardait en amont de la rivière, s'écria joyeusement: