—Oh! moi, dit dédaigneusement le chef, j'ai en vue un plus gros gibier à chasser… Encore un envoi du gouvernement à intercepter comme l'avant-dernière nuit.
Court-Talon, on l'a dit, mangeait à deux râteliers; c'est-à-dire qu'il avait part au butin des deux bandes. Il se demanda aussitôt pourquoi ce dont on ne voulait point à droite n'irait pas à gauche. Seulement, il lui fallait le consentement de Coupe-et-Tranche, son vrai chef.
—Puisque vous n'en voulez pas, est-ce qu'on ne pourrait pas souffler un petit mot du pillage de la Brivière à la bande du Beau-François? Ça la consolerait un peu de la disparition du géant.
Cardeuc prit son air bon enfant.
—Pourquoi pas? dit-il. Je ne suis pas égoïste, moi. Mon avis est qu'il faut que tout le monde vive.
Le gars prit ses jambes à son cou.
Le Notaire avait assisté à la scène sans souffler mot. Sitôt Court-Talon décampé, il secoua la tête d'un air approbateur en disant:
—Pas mal imaginé! Vraiment pas mal! La troupe que le général va ramener au Château y trouvera les hommes du Beau-François et leur taillera des croupières.
—Et alors, le géant imbécile, si je le rattrape quand il sera privé de sa bande, réglera son compte avec moi, gronda Cardeuc avec l'accent d'une rancune féroce.
Cependant Court-Talon avait continué sa course dans la direction du château. C'était un cadet fort intéressé, mais prudent aussi, à la façon des chats qui, avant d'entamer la pâtée, la tâtent dix fois de la patte par peur de l'avaler trop chaude. En conséquence, il avait décidé de vérifier si la Brivière était réellement aussi déserte que le chef l'avait annoncé.