La comtesse de Biéleuze, restée veuve avec un fils, était propriétaire d'un immense domaine qui s'étendait entre Beaupréau et les terres et château du marquis de la Brivière qui, depuis deux ans, était parti pour l'émigration où il s'était fait précéder par sa fille, une gamine de douze ans.
Jadis, on avait raconté dans le pays que la veuve de Biéleuze et le veuf de la Brivière avaient projeté d'unir leurs enfants l'un à l'autre. À ce premier cancan, les mauvaises langues en avaient ajouté un autre. Elles prétendaient que le veuf et la veuve, à force de parler de leurs enfants, avaient fini par si bien se regarder dans le blanc des yeux que, de part et d'autre, le veuvage avait été lettre morte. Mais les curieux les plus malveillants, qui s'étaient mis à les épier, n'y avaient vu que du feu. Le marquis de la Brivière qui, sans doute, avait eu vent des calomnies qui, à cause de lui, entachaient la réputation de la comtesse de Biéleuze, avait cessé toutes visites à la veuve qui, elle, n'avait plus remis le pied hors de son domaine… Où et comment auraient-ils pu se rencontrer?
Excepté de vue, je connaissais donc la comtesse de Biéleuze.
—Et tu dis qu'elle est perdue? demandai-je à Garnier.
—Pas moi, mais le docteur Branchon. Une maladie de coeur. Suivant le médecin, elle en a encore pour quatre ou cinq mois; comme il se peut que, tout à coup, à la suite d'une violente émotion, par exemple, crac! elle trépasse étouffée.
Nous en étions là, quand redescendit la servante d'auberge qui avait conduit la comtesse à sa chambre. Je l'entendis dire à son patron:
—Cette comtesse m'a demandé si on ne lui a pas adressé ici une lettre qui devait l'attendre à son passage.
—C'est vrai, dit l'aubergiste, la lettre est arrivée depuis cinq jours.
La voici!
Ce disant, il retira la lettre des feuillets de son registre des voyageurs, où il l'avait insérée, et la présenta à la fille, qui la prit en disant:
—Comme me l'a recommandé la comtesse, je vais la lui glisser sous la porte.