Une sorte de délire d'avidité alluma le cerveau du gagnant. Ce gain, qui s'offrait à nouveau, avait brusquement fait disparaître son hésitation de tout à l'heure.

De droite et de gauche, il étendit brusquement la main pour faire rafle des enjeux.

Mais, avant qu'il eût achevé son mouvement, se fit entendre, claire et vibrante, une voix de femme qui criait:

—Cet homme est un voleur! Qu'on saisisse les dés dont il se sert. Ils sont pipés!

À cette accusation terrible, il y eut, parmi les assistants, un silence de stupeur.

Moi, en écoutant ces mots, j'avais senti un frisson me courir dans le dos, car j'avais reconnu la voix qui les avait prononcés. C'était celle de Suzanne.

Elle venait de perdre cet homme froidement, sans s'exposer en rien, car, au milieu de tout ce monde masqué, il était impossible de préciser qui avait lancé l'accusation, surtout après le tohu-bohu qui s'était produit dans la foule. En quelques pas, elle avait pu se confondre dans la masse des femmes masquées, toutes vêtues d'un domino pareil.

Ainsi je n'avais pas été trompé par le pressentiment que j'allais me trouver mêlé au sort de ce jeune homme. Je le sentais, mon rôle ne faisait encore que commencer.

Cependant le croupier s'était avancé jusqu'à la table, ayant le sourire d'un homme bien persuadé d'une fausse accusation et qui croit devoir en donner la preuve à la galerie. Au début de partie, n'avait-il pas, suivant l'usage, examiné les dés avant de les remettre aux joueurs? Il était donc bien certain qu'ils n'étaient nullement pipés.

Il étendit la main et prit les dés.