Nous n’attarderons pas notre récit à détailler la salle à manger du tailleur. Elle n’avait vraiment de remarquable qu’un tableau que son auteur, peintre sans le sou, avait donné à Bokel en acquit de compte. C’était un Ugolin dévorant ses enfants. Le tailleur, ayant décidé que c’était un sujet qui poussait à l’appétit, lui avait accordé la plus belle place dans sa salle à manger.

On aurait, croyons-nous, plus de chance d’être obéi en commandant à un singe de ne pas faire de gambades qu’en ordonnant à un affamé de deux jours de modérer son appétit. Malgré l’avis reçu et, surtout, parce-qu’il ne prenait pas au sérieux la scène de la balance, Timoléon s’escrima si bien sur les plats du dîner que Paméla, qui était, nous l’avons dit, une vaillante fourchette, s’arrêta pour l’admirer. Bokel avait beau faire les gros yeux à son convive et lui allonger, sous la table, des coups de pied qui le rappelaient à la prudence, le jeune homme ne recula pas d’une seule bouchée. Notons aussi que Polac n’était pas de ces mangeurs sombres, taciturnes, concentrés, qui dévorent silencieusement un morceau, les yeux fixés sur celui qui va suivre. Pas du tout. La bouche archi-pleine, il eût parlé. Aussi, spirituel de nature et, de plus, émoustillé par un dîner plantureux, il fut si drôle, si gai, si vraiment bonne et franche nature que (explique qui voudra le cœur de la femme et les mobiles qui y font naître la haine ou l’amour), que Paméla, disons-nous, tout en croquant son dernier fruit du dessert, fit à son papa un petit signe qui voulait clairement dire:

—J’accepte ce mari-là.

Musicien! poëte! homme d’esprit! joyeux luron et fort mangeur! que voulez-vous? Elle était subjuguée... Ajoutons à sa louange que l’avenir, tout doré de millions, ne pesa en rien sur sa décision, car, pas un instant, elle n’y songea.

Au signe de son enfant, Bokel se leva de table et prit un petit temps pour se donner un air gravement ému.

—Est-ce qu’il va chanter? se demanda Timoléon en le voyant se recueillir.

Ayant mis une main dans son gilet comme s’il éprouvait le besoin de comprimer les bondissements de son cœur, le front radieux, enfin beau et digne, Bokel, avec une voix dans laquelle il croyait avoir fait passer toute son âme, mais qui, en réalité, avait l’air de sortir de ses bottes, prononça cette phrase:

—Mon cher Timoléon, je vous autorise à embrasser votre fiancée.

Polac, en entendant la permission qui lui était octroyée, crut à un retour de folie du tailleur. Mais, nous l’avons dit, c’était un véritable «va comme je te pousse» qui aimait beaucoup mieux embrasser une jolie fille que le fond d’un chaudron. Eût-il même voulu hésiter qu’il y eût été décidé par la joue fraîche et rose du feu de la pudeur que lui tendait franchement Paméla.

—Laissons-nous faire, se dit-il.