—Certainement, dit Polac en ingurgitant le café à la hâte, pour être tout oreilles à la confession que lui proposait le gros homme.
Bokel prit une mine navrée et d’une voix dolente:
—Eh bien, la, vrai, dit-il, je crois que je mourrais s’il me fallait me séparer de ma fille. Quand elle m’a avoué qu’elle avait du goût pour le mariage, elle m’a percé l’âme. Que je la marie à un époux riche ou à un commerçant, il lui faudra suivre son mari. Vous me direz qu’en l’unissant à un tailleur que j’associerais à mon commerce, mon but serait atteint... Oui, mais mon enfant a été éduquée un peu trop en princesse; elle dédaignerait un tailleur... Avec vous c’est autre chose. Vous êtes bien élevé, poëte, musicien; bref, vous avez un tas de manigances qui séduisent les femmes. Aussi, voyez-vous que Paméla a lâché son oui sans se faire prier.
—Bon, mais, je le répète, je n’ai ni métier ni fortune.
—C’est justement pourquoi, je vous le répète aussi, je vous donne ma fille. Suivez bien mon raisonnement. Sans métier, vous n’aurez donc d’autre occupation que de faire le bonheur de mon enfant. Sans fortune, vous ne dépendrez que de moi. Je vous donnerai la table, le logement, un peu d’argent de poche. Je fournirai aux dépenses du ménage... Mais pas un sou de dot, ce qui vous mettra dans l’impossibilité d’aller vivre ailleurs avec votre femme. De cette façon, je suis certain, tout en la mariant, de ne pas me séparer de Paméla... Vous me direz que c’est de l’égoïsme, soit! mais telles sont mes conditions; les acceptez-vous? Tout cela vous explique pourquoi j’ai eu l’air de vous jeter ma fille à la tête.
Au fond, que demandait Polac? De connaître la raison qui, depuis le matin, faisait si généreusement agir le tailleur à son égard. Celle qu’on lui donnait était des plus croyables. Il est vrai que ce rôle de mari en tutelle, de gendre en épinette, était un peu humiliant; mais d’un autre côté, Paméla, dont il entendait rugir le piano, était si jolie, si séduisante, etc., etc., que l’humiliation avait une agréable compensation. Et puis, ne pouvait-il pas espérer qu’il parviendrait à se faire tant adorer de sa femme qu’elle serait son alliée dans la guerre d’indépendance qu’on déclarerait plus tard à ce papa égoïste qui prétendait être en tiers dans le ménage?
Il arriva que Timoléon qui, deux heures auparavant, aurait juré que Bokel avait le cerveau fêlé, trouva, grâce à l’explication, sa conduite des plus naturelles, et ne vit plus en lui qu’un père qui s’y était adroitement pris pour marier sa fille à sa convenance.
Aussi, quand Bokel, qui l’avait laissé réfléchir, lui tendit la main en demandant:
—Oui ou non, voulez-vous être mon gendre?
Il s’empressa de toper en s’écriant: