—Nous écoutons, dit Polac.
—Messieurs, reprit le tabellion, s’il vous souvient de Gaspard Polac, votre oncle, vous devez savoir que c’était un gaillard actif, audacieux, brave au possible... Pourtant, si fort qu’on aime les plaies et bosses, il arrive un moment, surtout quand on y a gagné un magot, où on se lasse de canonner et hacher son semblable. Votre oncle finit, par se dire qu’à ce jeu, qui lui avait été toujours heureux, il attraperait un jour sur les doigts... il renonça donc à écumer les mers pour jouir du produit de ses rapines... non, je me trompe, du produit de ses glorieux exploits, en plantant ses choux. Mais comme il était d’un caractère qui s’accommodait mal des entraves mesquines et irritantes de notre civilisation, il alla s’installer sur la côte de Guinée, en Afrique, à cent lieues de tout voisinage et tout au bord de la mer; fraîcheur et solitude... car ce n’était pas un homme d’estaminet. Huit jours après, le nouveau rentier, qui trouvait le temps un peu long, eut l’idée... à titre d’amusement... d’établir un petit comptoir pour la traite des noirs. Cette distraction, qui agrémentait la monotonie de son existence de bourgeois, était, de plus, fort salutaire pour son tempérament, qui exigeait beaucoup d’exercice, car il avait des tendances à l’embonpoint. Cela lui remplaçait le jardinage, qui, vous le savez, est l’occupation favorite des commerçants retirés. Bien nourrir ses nègres pour les mieux vendre offrait, avec l’élevage des lapins, une analogie qui flattait ses goûts champêtres. Son imagination vive lui faisant prendre ses noirs pour des mérinos, il se croyait berger. Parfois l’épidémie lui décimait sa marchandise, mais il s’en consolait en faisant ce raisonnement fort juste qu’à cultiver des pêches il aurait eu aussi à se plaindre des loirs, qui seraient venus lui gâter ses plus beaux fruits. Telle était, me disait-il dans sa lettre toute bucolique, la distraction qu’il avait adoptée... faute d’un billard. Aussi fut-il fort étonné, au bout de quelques années de ce passe-temps hygiénique, de voir qu’il avait doublé sa fortune. Notre campagnard possédait cinq millions.
—Cinq millions! répétèrent machinalement les deux neveux, qui tendaient au récit du notaire des oreilles longues d’une aune.
Le plus médiocre narrateur, quand il se sent un auditoire attentif,—et celui de M. de la Morpisel l’était au possible,—devient orateur verbeux. Le notaire, modulant sa voix, étudiant ses phrases et arrondissant ses gestes, poursuivit donc, presque sans un temps pour reprendre haleine:
—Nul bonheur n’est durable ici-bas! M. Gaspard Polac, votre oncle, en fit la triste épreuve. Lui qui, persuadé qu’on profite toujours à voyager, avait tant pris à cœur de faire voir du pays à ses nègres, éprouva le contrecoup de nos événements politiques. En même temps que la paix de 1814 nous amenait la Restauration, elle portait atteinte aux jouissances de votre oncle, car des bâcleurs de traités, ignorant combien, sur la côte de Guinée, la vie est vraiment vide d’amusements, abolirent la traite des nègres. Deux envois de marchandise de premier choix faits par votre oncle, que des croiseurs malintentionnés empêchèrent d’arriver à bon port, le dégoûtèrent de son ermitage. Trois cents lieues de côte à remonter le séparaient du Sénégal, la colonie la plus proche, il les suivit la canne à la main...
—Rude marcheur! murmura Timoléon.
—Oui, la canne à la main, car il se faisait porter par ses nègres, dont le zèle avait besoin d’être stimulé autrement que par des paroles polies ou la promesse d’une sous-préfecture... du moins à cette époque, car, depuis, une philanthropie imprudente a gâté ces natures primitives... Messieurs les négrophiles ont-ils bien compris le véritable intérêt des classes noires? l’avenir les jugera.
Sur ces paroles sévères, M. de la Morpisel resta un doigt en l’air, semblant écouter l’écho de sa voix qui allait s’éteindre dans les cartons du cabinet. Pour expliquer cette charge du notaire contre les négrophiles, apprenons au lecteur que le père de la troisième femme dont le tabellion était veuf avait été un négrier qui avait profité de l’abolition de la traite pour ne pas payer la dot promise.
—Bref, notre oncle arriva enfin à Saint-Louis du Sénégal? dit Timoléon impatient de connaître la fin de l’histoire.
—Hélas! oui, malheureusement pour lui! poursuivit le notaire. La paix, qui venait de se conclure, lui permettait de résider dans cette colonie, encore au pouvoir des Anglais, mais qui, de par les traités, allait redevenir française. Il s’installa donc en homme résolu à n’avoir plus d’autre occupation que de manger son revenu, c’est-à-dire à vivre dans l’oisiveté la plus plantureuse. Ce fut ce qui causa sa perte. Ce repos absolu, succédant à une existence qui avait été toujours prodigieusement active, ne pouvait convenir à un homme qui avait besoin d’un exercice incessant pour combattre ses tendances à l’embonpoint. De plus, la fatalité voulut que lui, qui, jusqu’à ce jour, avait été d’une sobriété de chameau, se laissât aller à fourrer son nez dans les casseroles.