A ce point de son histoire, M. de la Morpisel crut devoir mettre sa voix sur le ton dramatique.
—Oui, messieurs, le nez dans les casseroles... et son mauvais génie fit qu’il trouva une vive satisfaction à ce nouveau moyen de tuer le temps. Dès ce moment, à raison de cinq repas par jour, il vogua à pleines voiles sur l’océan de la gourmandise. En une seule année, il engraissa de 90 livres. Six mois plus tard, il ne pouvait plus marcher que soutenu sous les bras par deux nègres. A la fin de la deuxième année, le plus petit mouvement ne lui était plus possible qu’avec l’aide d’un cabestan viré par ses moricauds. La graisse l’envahissait toujours, le plongeant dans une torpeur à peu près continuelle... Et, cela, par la faute des traités de 1814!!! On eût laissé cet homme actif à ses occupations champêtres qu’il vivrait encore!
Cette dernière phrase, on le comprend, sonnait mal aux oreilles des neveux. Avides tous deux de voir arriver la conclusion que leur faisait tant attendre le tabellion, ils guettaient l’occasion d’interrompre. Une reprise de respiration de M. de la Morpisel leur permit enfin de placer chacun sa phrase.
—Bref, notre oncle est mort, dit Dumouchet d’un ton qui réclamait moins de prolixité de la part du notaire.
—Et son héritage est ouvert, ajouta Timoléon, cherchant aussi à pousser le conteur vers son dénouement.
—Oui, messieurs, il est mort étouffé par cette graisse qu’il maudissait, car elle l’avait pour ainsi dire privé, aussitôt qu’il en avait voulu user, de toutes les jouissances que lui offrait sa grande fortune... Aussi arriva-t-il que, saisi de la crainte que ses millions ne profitassent pas mieux à son héritier, il introduisit dans son testament cette condition qui exclut l’un de vous de la succession.
—Ah! et quelle est cette condition? prononça Dumouchet impatient.
—Sur tout ce qui précède, reprit le notaire, j’ai consulté mes souvenirs, car ces détails étaient contenus dans cette lettre égarée que M. Gaspard Polac m’avait adressée quelque temps avant sa mort et dans laquelle il me faisait part de ses intentions dernières, en me donnant la charge de vous retrouver... Mais, pour ce qui regarde la condition, je vais vous donner lecture d’une seconde lettre qui, elle, est presque une pièce officielle, car elle émane du solicitor anglais qui, là-bas, veille sur la succession.
Pendant cette longue scène, Bokel était resté immobile et muet dans son coin. Mais, maintenant, il fallait voir comme il se trémoussait d’aise pendant que M. de la Morpisel feuilletait dans un carton pour en tirer la lettre du solicitor. Il clignait gentiment de l’œil à son gendre pour le rassurer.
—Ecoutez; messieurs, dit le notaire en revenant avec la lettre.